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Une ville au bord de l’eau, 1 – 25

Une ville au bord de l’eau est une série de dessins à l’encre de chine sur papier.
Chaque dessin est accompagné d’un court texte décrivant la vie des paysages, des plantes, des objets et des habitant d’une ville imaginaire.
En voici les 25 premiers :

Poisson volant

1 – Poisson volant

La nuit, lorsque les voitures sont couchées, la ville fait un bruit d’océan.
L’écho des vagues se brise contre les lignes bien droites des balcons ;
à la crête des immeubles, le vent pousse en sifflant une écume d’étoiles.
Aline ferme les yeux.
« C’est comme l’océan, pense-t-elle. Dix-sept étages au-dessus du sol, je suis comme un poisson volant. »

Le monde d’un côté, Carl de l’autre

2 – Le monde d’un côté, Carl de l’autre

En terrasse, tous les sièges sont pris.
Les personnes qui y sont installées sont relativement différentes les unes des autres.
Certaines parlent très fort, d’autres sont discrètes. Certaines sont sèches et lourdes, d’autres sont des mouettes.
L’une de ces mouettes mange un morceau de tarte aux pommes. Thomas la connaît de réputation.
On dit d’elle qu’elle répond au nom de Carl et que, si le monde était tout entier mauvais, s’il n’était qu’amertume et absurdité, il faudrait mettre le monde d’un côté et Carl de l’autre.

Trois par trois, deux par deux

3 – Trois par trois, deux par deux

Il est bientôt huit heures. Morgan compte une dernière fois les feuilles de sa plante.
Tous les jours, il en pousse de nouvelles, tandis que les plus vieilles se détachent et se laissent tomber.
Morgan consigne tout dans un carnet, car, chose étrange, les feuilles de sa plante semblent ne pousser que trois par trois et ne tomber que deux par deux.
Hier par exemple, sa plante a perdu six feuilles, en a gagné neuf.
Est-ce un comportement normal pour un végétal ?
À l’instar des zèbres et des dauphins, les plantes sauraient-elles compter ?

Onicanirisme

4 – Onicanirisme

Les gens qui dorment dans le métro rêvent parfois d’un petit chien.
C’est scientifiquement prouvé.
Dans un article du journal Mathématiques Virgule Cinq, le docteur Bricot baptise ce phénomène d’onicanirisme.
Il le décrit de la façon suivante :
« Un petit chien, qui d’ailleurs peut revêtir l’aspect d’un autre animal, d’une personne connue, inconnue voire d’un objet quelconque, apparaît devant nous, parfois. »
« Ce n’est pas tout à fait faux. » Pense Clarence en tournant la page.

L’étoile du Nord

5 – L’étoile du Nord

Aline marche au hasard des rues. Tout est si calme et doux. Il fait encore jour au sommet de la tour Do, mais plus pour très longtemps. Comme tous les soirs d’été, l’ombre de sa girouette escalade les montagnes et disparaît d’un coup derrière l’Aiguille de la Sirène.
À ce moment le vent se lève et vide le ciel de ses oiseaux.
Seul Carl demeure, noir comme la nuit, blanc comme l’étoile du Nord.
Aline le regarde planer.
Les ailes grandes ouvertes, Carl a les yeux fermés.

Vingt-sept tours

6 – Vingt-sept tours

Pour chacun de ses anniversaires, les amis de Thomas lui construisent un grand château de sable.
Celui de cette année possède 27 tours surmontées de coquillages blancs.
Assis au bord de l’eau, Thomas regarde la marée monter, s’infiltrer dans les douves fraîchement creusées, ronger les murs, renverser les tours et emporter les coquillages.
Lorsque tout est parti, invariablement, au moment où le soleil se couche derrière un horizon que n’encombre aucun château, Rachelle s’appuie sur son épaule et lui murmure :
« Heureusement que rien ne dure. Joyeux anniversaire Balou. »

Les algues et les cailloux brillants

7 – Les algues et les cailloux brillants

Clarence est fatigué. Il s’est perdu en montagne. Il a beaucoup marché.
Il voulait voir le refuge des Aiglons, dont les pierres sont paraît-il taillées en forme de poissons qui s’imbriquent les uns dans les autres.
À la place, il a vu quelques buissons de chèvrefeuille, une chenille bleue et trente kilomètres de fleurs et de poussière.
Il a vu son visage dans l’eau d’une rivière, perdu parmi les algues et les cailloux brillants.

Un monstre qui sent la lavande

8 – Un monstre qui sent la lavande

Élise et Miriame déjeunent ensemble tous les jours.
Elles mangent chez l’une ou chez l’autre, sur des tables différentes, mais toujours sur la même nappe.
Une nappe de coton blanc qu’elles emportent avec elles, avec une boîte de feutres de toutes les couleurs.
À tour de rôle et entre deux bouchées, elles dessinent sur cette nappe des histoires bizarres et merveilleuses, des contes de monstres qui sentent la lavande, de princesses qui s’évaporent au soleil et naissent dans des flaques d’eau.
En deux ans d’amitié, en traits mauves, verts et jaunes, dix univers se sont éteints, vingt se sont allumés.

Vieux tournesol

9 – Vieux tournesol

Un immeuble du centre-ville s’est effondré. Il était inhabité depuis des mois.
Il avait la tête qui tombe, comme un vieux tournesol.
Le 41e et dernier étage était au niveau du 37e. On aurait pu passer de l’un à l’autre par la fenêtre des salons.
Les architectes étaient stupéfaits. Qu’un bâtiment se plie de la sorte, cela aurait dû être impossible.
Morgan aimait cet immeuble.
« Qui ploie ne se brise pas » disait-il en passant devant.
Que dira-t-il maintenant ? Qui ploie se brise ?
« Ces choses n’ont aucun sens. » Pense Morgan avec une sorte de soulagement.

Café Vague

10 – Café Vague

Élise travaille au Café Vague. Les pilotis dans le sable ou dans l’eau, les fenêtres ouvertes sur l’océan, on s’y déplace en silence.
Entre les tasses et les soucoupes on y pose un disque de liège, des patins chaussent les pieds des chaises.
On y commande en chuchotant.
Par respect pour les gens qui viennent s’y perdre, on s’installe en prenant garde à ne pas passer entre un regard et l’horizon.

Entre un tigre et l’esprit d’Éliot

11 – Entre un tigre et l’esprit d’Éliot

Il n’y a pas vraiment de différence entre un tigre et l’esprit d’Éliot.
Les deux vivent dans une jungle qu’ils ne quittent jamais.
Les deux sont doux lorsqu’on les touche, pointus lorsque l’on est touché par eux.
Leurs yeux reflètent une même vérité : la nuit rien n’arrive par accident, le jour c’est le contraire.
La nuit l’esprit d’Éliot s’étire et se multiplie, puis se désagrège et laisse place au vide qui est l’esprit d’Éliot.
La nuit le tigre marche puis attend puis bondit comme la foudre qui est l’âme du tigre.
Le jour l’esprit d’Éliot est rempli de chaises et d’abricots, de la voix de Suzanne, d’un arbre aux feuilles presque transparentes.
Le jour le tigre dort et rêve de ses parents, Dante et Florence.

Au même instant

12 – Au même instant

Rachelle jette des pierres dans l’eau. Tout est si beau ! Le clapotis, les rides comme des nids d’oiseaux, de plus en plus larges, de la mésange à l’aigle roux, la joie profonde de l’eau qui s’apaise, à chaque fois, quelques secondes plus tard, la certitude qu’avec le temps tout ira bien.
Rachelle ramasse une pierre en forme de maillon, la pose contre sa tempe puis la jette.
Plus loin, sur la pointe des pieds au bord du grand bassin, Nathan plonge.
Les deux touchent l’eau au même instant.
Rachelle et Nathan l’ignorent, mais cet instant est celui de leur véritable rencontre.

Le bateau du changement

13 – Le bateau du changement

Un grand bateau navigue au large de la ville.
Les voiles déployées, il file à la vitesse d’un guépard d’eau.
Pour ceux des poissons qui disposent de paupières, c’est comme un avion de chasse qui passe en un clin d’œil.
Pour les humains qui depuis le rivage l’observent, c’est un présage de changement.
Le bateau apparaît, la découverte chez lui d’une lettre oubliée bouleverse l’existence de Thomas, Aline trouve sur la plage un coquillage au dos duquel est écrit son nom : Aline.

Nicolas

14 – Nicolas

Carl vient de se réveiller.
La nuit fut agitée.
Toujours le même rêve : son frère Nicolas vit dans un œuf géant ; il se lave les ailes sur un morceau de bois quand tout se ferme autour de lui. L’œuf, devenu dense comme une bille de marbre, s’enfonce sous les courants. Carl plonge mais l’œuf a disparu.
Ne restent qu’un désert bleu rayé d’écailles d’argent, et dans l’océan deux larmes de plus.

Une porte de la tour Do

15 – Une porte de la tour Do

Une porte de la tour Do ne fonctionne plus très bien. Sa poignée tourne dans le vide. Il faut utiliser la clé pour la fermer et pour l’ouvrir.
Monsieur Hamid, le directeur de la tour, a interdit à quiconque de s’en occuper.
Tous les soirs, il prend sa guitare et s’assoit devant la porte. Il lui joue des chansons, lui parle doucement. Il lui offre les plus beaux de ses stylos, dépose sur son seuil un bol de thé brûlant.
Il fait ces choses par amour et par curiosité.
Il sait que les portes se réparent, mais se soignent-elles ?

Je ne suis pas l’automne

16 – Je ne suis pas l’automne

À la bibliothèque municipale, quelqu’un arrache les dernières pages des romans policiers.
Les enquêtes s’interrompent trois phrases avant d’être résolues.
Le lecteur reste sans réponse, le coupable sans nom.
Miriame s’interroge. Son bureau, situé entre l’allée des R et celle des S, donne sur l’étagère des romans.
Pourquoi n’a-t-elle rien vu ?
Glissée entre les pages d’un ouvrage abîmé, elle a trouvé cette note mystérieuse : « Je ne suis pas l’automne ».

Fleur de Pélicade

17 – Fleur de Pélicade

Sur l’avenue de la Fleur de Pélicade, les voitures sont arrêtées.
Les moteurs sont coupés, les portières sont ouvertes, personne ne klaxonne.
Un attroupement s’est formé en tête de file, dix mètres en aval du véhicule qui bloque tous les autres.
Plusieurs dizaines de personnes forment un cercle serré autour d’une petite étoile de mer.
Elle se déplace dans le sens de la route, tout doucement.
« C’est peut-être un record, dit quelqu’un. La plage la plus proche est à trois kilomètres d’ici ! »
À ces mots, prise peut-être d’une sorte de vertige, la petite étoile de mer fait demi-tour.
Avec une infinie lenteur, cent, puis deux cents, puis mille personnes l’escortent jusqu’à l’océan.

La chapelle aux coquillages

18 – La chapelle aux coquillages

La chapelle aux coquillages est une vague endormie. Enroulée sur elle-même au fond de l’océan, son ventre transparent se lève puis s’abaisse.
Du bout des nageoires, les poissons parcourent ses bas-reliefs et lisent à leur manière l’histoire de l’eau.
Ils y apprennent que rien ne change, que les pieuvres d’aujourd’hui contiennent autant de pieuvrine que les pieuvres d’hier, les tortues de tortine, les méduses de médusine, que l’humaine s’appelle Ava.

Robe grise

19 – Robe grise

Rachelle met sa robe grise et part sans refermer la porte.
Elle se sent comme une plume dans le vent. Elle ne sait plus penser elle dort si peu.
Elle a lu cinq livres en deux nuits. Miriame les lui a prêtés : « Parler dauphin » tomes 1 à 4 et « La langue des cétacés ».
Éliot l’attend paisiblement, penché sur ses recherches.
Une fois par semaine, ils se retrouvent au Café Vague et discutent en chuchotant de leur passion commune : les pierres magiques.

La plage du Lys

20 – La plage du Lys

Le vendredi, Élise marche jusqu’à la plage cachée du Lys.
Elle se change et nage droit devant elle.
Elle nage jusqu’au point où, se retournant, elle ne voit plus de la terre que la pointe de la tour Do.
Puis elle nage au-delà et flotte sur le dos, quelques instants, avec au-dessus d’elle le ciel dans sa plus grande longueur, en dessous le frisson d’un désert inondé, traversé d’ombres massives qui font vibrer les os, inquiétantes et rassurantes à la fois, nouvelles pour toujours.

Villes jumelles

21 – Villes jumelles

Nathan travaille dans l’un des plus grands immeubles de la ville, presqu’un gratte-ciel les jours où le ciel est bas.
Ses étagères sont pleines de livres épais qui parlent du monde et des saisons.
Les saisons, tout ce qu’elles contiennent de plantes, d’animaux et de ces choses qui sont comme des pierres mais qui portent un autre nom.
Souvent, il prend ses livres et les empile. Il reproduit la ville telle qu’il la voit par sa fenêtre. Il allume la lampe de son bureau. Lorsque le soleil se couche et que la lumière décroît d’un côté de la vitre, c’est comme s’il se levait de l’autre, et qu’il faisait sur les villes jumelles simultanément jour et nuit.
« Quel gain de temps ! » Pense Nathan, qui profite des heures sauvées pour apprendre les habitudes et le nom de tous les genres de nuages.

Métro sculpté

22 – Métro sculpté

Pour la plupart, les usagers du métro ne vont nulle part.
Ils ne voyagent pas pour la destination mais pour la vue : très loin sous la surface, les trains serpentent entre de gigantesques piliers taillés en forme d’algues, d’éponges et de coraux, illuminés mais juste en passant par de puissants wagons-phares.
Dans l’immensité de ces galeries sculptées, aux yeux de poissons de roche noire, les gens dans leurs wagons sont du plancton dans le courant.

Sous l’eau, les yeux fermés, le sourire aux lèvres

23 – Sous l’eau, les yeux fermés, le sourire aux lèvres

Suzanne est sous l’eau.
Elle vient de plonger sous une vague.
D’habitude, elle remonte juste après la vague.
Aujourd’hui, elle reste encore un peu.
Aujourd’hui, elle n’a pas vraiment besoin de respirer.
Elle reste sous l’eau, les yeux fermés, le sourire aux lèvres.
Elle écoute les vagues se briser au-dessus de sa tête.
Elle ne se sent ni lourde ni légère.
Elle n’a ni froid ni chaud.
Il y a sans doute des poissons un peu plus loin.
De toutes les formes et de toutes les couleurs.
Il y a peut-être aussi des méduses et des requins.
Ou des mammifères qui comme les baleines sont capables de chanter en chœur.
Des crabes transparents comme des fenêtres ou rouges comme des tuiles.
Des épaves par millions.
Elle dérive lentement et tout est parfait.

Coccinelle

24 – Coccinelle

Thomas est tombé dans les escaliers.
Il est tombé en une seconde, sans se blesser.
Il s’est retrouvé couché sur le tapis du couloir, nez à nez avec une jolie coccinelle.
Cela fait trente minutes qu’ils se regardent sans bouger.
Il a le visage fin, les cheveux clairs, ses yeux sont à peine bleus.
Avec ses ailes blanches tachetées de noir, elle est l’inverse d’un ciel nocturne.

Feuilles volantes

25 – Feuilles volantes

Éliot marche en ville. Il y a peu de monde dans les rues. Juste des chats et des souris.
Il se dirige vers la plage. Il a faim, mais tous les restaurants sont fermés. La mer est calme. Il marche les pieds dans l’eau, sans avoir pris la peine de retirer ses chaussures neuves.
Il y a de la lumière chez Clarence. La porte n’est pas fermée. Il va dans la cuisine sur la pointe des pieds, remplit deux bols de céréales et entre dans une chambre. Clarence est endormi, le visage enterré dans un fouillis de feuilles volantes.
Il pose l’un des bols sur une table de nuit, et mange le deuxième debout sur le perron.

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