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Une ville au bord de l’eau, 51 – 75

Ancienne eau, vagues nouvelles

51 – Ancienne eau, vagues nouvelles

L’océan, c’est des vagues nouvelles construites sur de l’ancienne eau.
Cette ancienne eau est si profonde que si le monde était une pêche, les vagues en seraient le duvet.
Il y aurait le noyau, la chair et juste à la surface il y aurait ces vagues nouvelles.
Fines comme un collant de soie, fugaces comme un reflet ; toujours un peu, jamais vraiment intéressantes, les oiseaux ne voient qu’elles.
Dans un silence trouble et salé, le reste, tout le reste est à ceux qui savent être poisson.

Cent fois le tour du monde

52 – Cent fois le tour du monde

Suzanne prépare son sac à dos.
Elle y range sa plume préférée, une plume de buse ou de colibri (selon la distance depuis laquelle on la regarde) ; un crayon volé trois mois plus tôt, qui ne fonctionne plus mais dont on se servit pour lui écrire sa première lettre d’amour ; des pommes de toutes les tailles, grandes et petites, à consommer selon la faim du moment ; une paire de gants de six doigts chacun, parce qu’on ne sait jamais quand on aura besoin de compter jusqu’à douze ; et sa boîte à secrets, un étui de fer blanc dont elle ignore elle-même le contenu (sinon ce ne serait pas vraiment secret).
Elle ne s’absente qu’un jour, mais ainsi équipée, elle sent qu’elle pourrait faire cent fois le tour du monde.

Le soir même et tous les soirs depuis

53 – Le soir même et tous les soirs depuis

Depuis qu’elle est entrée dans son château de lettres et de papier, Miriame ne quitte plus Nathan.
Il y a deux semaines, en déverrouillant les portes de la bibliothèque, elle découvrit dans ses allées les tours d’un grand château de livres.
À défaut d’un dragon, couché sous ses murailles elle réveilla Nathan.
Terriblement confuse de l’avoir enfermé, elle se laissa guider dans son abri nocturne. Pour se faire pardonner, elle lui offrit son thé et ses croissants, qu’ils partagèrent en discutant dans un donjon voûté.
Puis pierre après pierre, c’est-à-dire livre après livre, ils rangèrent le château tandis qu’apparaissait quelque chose de bien plus fort.
Ils dînèrent ensemble le soir même.
Le soir même et tous les soirs depuis.

Coquillages

54 – Coquillages

Dans la maison d’Élise, il y a juste assez de mur pour tenir les fenêtres. Tout est si blanc et lumineux qu’en en sortant, il fait toujours nuit quelques secondes.
Elle laisse partout des verres à moitié pleins ; tapissé de réverbérations, son plafond est comme un ciel marin.
Sur la table de la cuisine, un vase transparent déborde de coquillages. Il y en aura un de plus demain, la nacre couvrira encore un peu le bois et dans dix ans peut-être, coulant comme une lave des fenêtres ouvertes, elle couvrira la rue, la ville dans cent ans et dans mille, comme la maison d’Élise, tout sera blanc et lumineux.

Douze nageoires multicolores

55 – Douze nageoires multicolores

Ava soigne un petit crabe.
Il s’est abîmé une patte en voulant soulever un galet bien trop lourd.
Agenouillée dans l’eau, elle pose deux doigts sur son visage chitineux, puis elle prononce dans son langage à lui des mots plein de mystère. Le petit crabe s’endort en les entendant.
Il rêve qu’il est nu dans une grotte de marbre gris, que tombe sur son front une couronne sertie de diamants et qu’émane de lui la lumière d’un soleil.
Lorsqu’il s’éveille, il découvre que sur le corps lui ont poussé douze nageoires multicolores.
Surpris et fou de joie, il s’en va en nageant. Nager, pour un crabe, c’est comme voler ; il réalise que ce qu’il y avait en lui d’abîmé, c’était surtout le fait d’avoir des pattes.

La nuit de l’eau

56 – La nuit de l’eau

La piscine est fermée la nuit. L’eau doit se reposer.
Elle doit ranger ses particules, faire la liste de celles qui partiront demain en éclaboussures, qui s’évaporeront ou seront avalées.
Elle doit entraîner son corps à faire la forme en creux de ceux qui s’y baigneront, répéter la danse complexe qui dans une harmonie parfaite épousera le moindre de leurs mouvements, procurant au nageur cette sensation de fluidité qu’on associe à tort à sa seule matière.
À la fleur de toutes les peaux, elle devra cueillir la chaleur, la dissiper en vagues et en reflets, être profonde pour ceux qui plongent, basse pour les enfants, calme pour ceux qui flottent, furieuse pour ceux qui jouent.
Elle devra être belle et reposante, rappeler à ses visiteurs qu’indépendamment de son usage et de son contenant, quand ils parlent de l’univers c’est d’elle dont il s’agit.

Verticalement

57 – Verticalement

Depuis le sommet de la tour Do, Victor regarde la ville.
Il se demande si les choses ont beaucoup changé, en bas, depuis qu’il est monté.
Il se déplace d’un étage à l’autre à longueur de journée. En douze mois, il a probablement parcouru plus de kilomètres verticalement qu’horizontalement.
Ça fait perdre la notion du temps, ces perspectives fluctuantes. Surtout que vu d’en haut, le monde semble tourner au ralenti : le bras tendu, un œil fermé, une voiture peut mettre une minute entière pour passer de l’index au pouce.

Loutres carrées

58 – Loutres carrées

Elle dort si peu. Rachelle ne voit plus le monde de la même manière que ceux qui dorment toutes les nuits. « N’est-il pas grand pour un frison ? » demande-t-elle tout haut en désignant l’ombre d’un bus ; « N’est-ce pas l’oreille d’un zébron ? » en saisissant la cravate rayée d’un inconnu.
Elle ne marche plus sur les trottoirs, les voitures sont des loutres carrées, la route un fleuve raté, inerte et gris, mais sous la pluie comme la peau de la première moitié d’un orque, noir et plein de reflets, comme la seconde sous la neige, magique et blanc ; sur ses berges poussent des tours qui sont comme les touches d’un grand clavier, dont le D est une coquille de Balou.

Cernes de thé

59 – Cernes de thé

Personne ne sait vraiment d’où vient le Café Vague. On ne connaît ni son âge, ni l’identité de ses parents.
Ainsi que pour un chêne, il faudrait couper la doyenne de ses théières, compter les cernes de thé.
Il faudrait retrouver dans le sable et la poussière le nom, maintenant érodé, que ses architectes gravèrent sur la dernière pierre posée.
Il faudrait extraire le fossile de ses plans d’un sédiment d’archives, puis déchiffrer les traits d’une langue oubliée.
Mais ces efforts seraient futiles. Qu’il ait cent ans ou mille, il existera tant qu’il y aura des vagues sur l’océan, et ce qui ne vieillit pas n’a pas besoin d’histoire.

Grand bassin d’or

60 – Grand bassin d’or

Un carré de soleil glisse sur le parquet d’Éliot. On dirait une tortue avec une plaquette de beurre sur le dos, marchant silencieusement sur des biscottes bien alignées.
Il est assis près d’elle. Elle lui monte le long des jambes, comme s’il entrait sans bouger dans un grand bassin d’or.
Tout ce qui dans sa vie peut l’être est propre et rangé, il n’y a plus qu’à se laisser couler sous un jour bien perdu.

Comme il nous avait manqué

61 – Comme il nous avait manqué

Dans une flaque d’eau dont le niveau baisse jour après jour, inévaporable bien malgré lui, il y a toujours un petit haricot.
Au cours d’une promenade, Aline et Clarence l’observèrent longuement.
Elle a trouvé qu’il était émouvant, à moitié immergé, comme la plus petite île du plus petit des océans, avec sur les côtes des vagues comme des parenthèses, et lui comme un accent, silencieux, mais incroyablement expressif.
Sans vraiment l’avoir cherché, elle vient de le retrouver. Elle s’agenouille dans sa flaque sèche. C’est étrange mais souvent, c’est seulement lorsque l’on tient quelque chose au creux de la main, tout près de son visage, que l’on réalise à quel point il nous avait manqué.

Un éléphant au galop

62 – Un éléphant au galop

Entre l’avenue de la Fleur de Pélicade et le boulevard des Gris Oisons, une fissure de l’asphalte ressemble à un éléphant au galop.
Rien qu’en le regardant, on peut sentir la terre trembler sur quatre temps.
Selon le docteur Bricot, 83% de toutes les fissures du monde sont directement imputables aux éléphants. Une fissure en forme d’éléphant, c’est donc une conséquence en forme de cause, comme le seraient une flamme en forme de cheminée, une table en forme de menuisier, un narcisse en forme de printemps.

Le vélo de Clarence

63 – Le vélo de Clarence

Clarence marche à côté de son vélo. Il ne sait pas en faire, mais il le sort de temps en temps. Il le promène, le nettoie, le recouvre l’hiver. Il n’a pas trop envie d’apprendre.
On se déplace quatre fois plus vite en roulant qu’en marchant. En apprenant, il arriverait plus tôt et plus souvent, mais, en profitant quatre fois moins du paysage, il aurait l’impression de n’arriver qu’à moitié. À la vitesse, il préfère la pensée, le rêve et l’ennui ; ses voyages sont faits de plus d’histoire que de géographie. Pour lui, cent kilomètres à pied amènent plus loin qu’une nuit d’avion.

Cœur de pierre

64 – Cœur de pierre

Dans un couloir abandonné de sa station, Suzanne vient de trouver un cœur de pierre, un bloc de grenat en forme de cœur humain. Il est au sol, brillant, au clair d’un banc de poissons-lunes.
Elle part à la recherche de son propriétaire : la joue contre des gorges glacées, deux doigts posés sur des poignets de jade, elle prend le pouls de ses statues d’allure humaine, sirènes, tritons et naïades ; elle met l’oreille contre les filons et les veines de ses galeries ; compte les battements sous sa propre poitrine… Personne ici ne manque de cœur. Un voyageur a dû perdre le sien.

Éclipse télévisuelle

65 – Éclipse télévisuelle

Il existe différentes sortes d’éclipses ; lorsqu’un astre passe dans l’ombre d’un autre, mais également lorsque le sommeil de Morgan s’aligne avec la veille de sa plante.
Cette éclipse particulière est dite : « éclipse télévisuelle », puisqu’il s’agit d’un moment où la télé de Morgan, pourtant cassée, s’allume. Elle passe des images d’arbres volants, planant sur des feuilles d’un vert si tendre qu’il paraît irréel, semant dans le vide sidéral des graines de planètes aux anneaux de pétales, que la plante de Morgan compte en émettant de légers : « Vingt et un, vingt-deux, vingt-trois… »

Antenne

66 – Antenne

C’est tout petit chez Carl.
Sa maison donne pourtant l’impression d’une grande profondeur.
Murs, voûtes et piliers vibrent au rythme d’un même ressac, mais étant d’épaisseurs et de hauteurs irrégulières, ils produisent en vibrant des notes différentes. Et lorsque de sommeil la tête de Carl tombe et touche le sol, lorsque son bec comme une antenne propage ces vibrations jusqu’aux creux de ses os, que son corps entier devient une caisse de résonance aux multiples embranchements, il diffuse dans l’air ambiant le chant du ressac, des vagues contre la roche, le grondement sous-marin des volcans.

Ancêtre commun

67 – Ancêtre commun

Debout au centre d’un rond-point boisé, chaussures et chaussettes à la main, Rachelle inspire profondément.
Parfois, il n’y a pas le temps d’aller plus loin. On a besoin d’un peu de feuilles sous la plante des pieds. De feuilles et d’herbe tendre, de terre et de racines.
Un besoin hérité des millénaires passés, quand il n’y avait qu’un mot pour dire arbre et humain : à la place du noyau sur la cellule d’un rond-point, Rachelle porte toujours en elle notre ancêtre commun.

Dans un grand coffre en bois

68 – Dans un grand coffre en bois

À chaque fois qu’il va à la plage, Thomas dépose un grain de sable dans un grand coffre en bois.
Il ne se souvient plus des raisons qui le poussèrent, il y a tant d’années, à commencer une telle collection. Dans une ville comme la sienne, rien n’est plus ordinaire qu’un grain de sable, rien n’est si peu précieux.
Pourtant son coffre se remplit, et grain après grain, c’est comme une âme qui lui pousse.

Habiller la lune

69 – Habiller la lune

La nuit, lorsque le ciel est dégagé, Élise habille la lune.
Elle découpe des visages dans des feuilles de papier, puis elle les porte à bout de bras, un œil fermé. Elle les ajuste soigneusement, et parée de nouveaux cheveux blancs, de beaux yeux gris, la lune prend un visage presque humain.
Ce visage, on dirait qu’on le voit d’en haut, qu’un tête perce la surface d’une mer noire et scintillante. Le corps qui s’y rattache se devine seulement, mais on l’imagine grand comme une voie lactée.

Des choses se déplacent dans la tour Do

70 – Des choses se déplacent dans la tour Do

Des choses se déplacent dans la tour Do. Des chaises et des tables, parfois des salles entières.
Tous les jours on y croise des gens qui cherchent leur bureau.
Le rôle de Clarence, vice-concierge de la tour, consiste principalement à retrouver ce qui s’y perd. Sa tâche est difficile : il a beau connaître sur le bout des doigts les plans complexes du bâtiment, le nom des employés, le nombre de fenêtres, de marches aux escaliers, deux mystères apparaissent pour chaque mystère élucidé.
Il sait, en retrouvant le lustre de l’accueil, qu’il lui faudra chercher trois boutons d’ascenseur, une cloison évaporée…

Les lettres d’un prénom, la ligne d’un horizon

71 – Les lettres d’un prénom, la ligne d’un horizon

Au 17e étage d’un immeuble gris, dans une chambre à coucher, juste à côté du lit il y a un tabouret. Tous les soirs se reflète dans le vernis de son plateau et dans les yeux d’Aline un mélange d’objets. Puis deux paupières coulissent et les enferment pour la nuit.
Piégés pour quelques heures dans des iris de miel blond, leurs images se découvrent à tâtons.
Un haricot déchiffre au dos d’un coquillage les lettres d’un prénom. Il reconnaît en elles le I de Univers, le A de Galaxie.
Le coquillage se blottit au flanc du haricot, qui lui rappelle la coque d’un bateau, la ligne d’un horizon, la caresse d’un roulis permanent.

Hippocampe

72 – Hippocampe

Parmi les statues d’animaux marins, celles qui figurent des hippocampes sont les plus réalistes : elles sont à peine moins rapides que leurs sujets.
Avoir des pattes de cheval aux sabots de bouvière et sur le dos une voile d’étoile de mer n’y change malheureusement rien.
« À ton avis, elle parle de quoi cette sculpture ? » Demande Nathan à Miriame.
« Des choses qu’on ne pourra jamais changer. De la beauté qu’il peut y avoir à essayer tout de même. »

Une pommette dans le sable doux

73 – Une pommette dans le sable doux

Le visage d’Élise suit la course du soleil.
L’un bascule à mesure que l’autre descend.
Lorsqu’une pommette droite s’enfoncera dans le sable doux, la nuit sera presque tombée.
L’horizon, déjà debout, s’enflammera ; les vagues, qui sous cet angle semblent s’écrire puis s’effacer, seront ponctuées d’une infinité d’accents et de points aveuglants.
Ce sera le moment de fermer les yeux et de compter jusqu’à mille.
En les rouvrant, l’image du soleil gravée sur la rétine révélera un jour dont la lumière ne fait pas d’ombre.

Chambre à pluie

74 – Chambre à pluie

L’une des pièces de la bibliothèque municipale dispose d’un toit de verre. Quelques mètres au-dessus, posée sur une charpente d’acier, une citerne plate percée de petits trous se vide doucement.
À longueur de journée, des gouttes d’eau tombent en tintant sur le plafond vitré. De haut en bas, elles ruissellent jusqu’aux fenêtres et font glisser sur les visages, sur les pages des livres, des pois et des gousses d’ombre.
Morgan passe beaucoup de temps ici. Il aime lire en écoutant la pluie.

Étoile filante

75 – Étoile filante

Couchée sur un trottoir au milieu de la nuit, patiente comme un chat, Rachelle l’attend.
Elle n’aura qu’un instant pour cadrer ses grandes ailes, pour prendre au flash son ventre blanc.
Il passera comme la foudre, sans menace et sans bruit, à un mètre du sol ; vu des appartements, comme une étoile filante dans un ciel de goudron.

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