Gamapo (et son texte)

Dans la tradition des indiens Gamapo, le jour ne succède pas automatiquement à la nuit.
Alors que s’endorment les arbres et les animaux, les esprits de la nuit – souvent représentés sous la forme de mains désincarnées – s’éveillent et transforment le monde en atelier.
Dans cet atelier, il auront huit heures pour préparer “Melen”, que l’on peut traduire par “le jour suivant”.

Ils devront redresser les montagnes, démêler la chevelure des saules, repeindre le plumage des oiseaux, reconduire les notes de musique dans la caisse de leur instrument, élaguer les branches mortes des constellations ; ils devront réparer les morceaux de nature qui s’abîment, vider les flaques d’eau, les lacs et les mers du reflet des choses qui s’y sont regardées, unifier ce qui s’est multiplié sans permission ; ils devront remplir les bouches humaines de mots, le ciel de signes.

S’ils ne travaillent pas assez rapidement, le jour se lèvera “Nelen”, c’est-à-dire incomplet, ou défectueux.
Il y aura de la vie, mais pas de soleil ; des nuages, mais pas de vent ; des poèmes, mais pas de clarté.

***

Notes sur le Nelengao.

Chaque année, le soir du 23 août, les communautés Gamapo se réunissent autour du Sage Gris pour écouter la légende de Nelengao.
Cette légende décrit les catastrophes causées par la succession des 4 jours les plus ratés de l’histoire de la Terre, par l’enchaînement de 4 de ses Nelens les plus graves.
Elle raconte également l’épopée de Ko, héroïne mythique qui vint au secours des esprits et rétablit l’équilibre de la nature.

Pour comprendre la légende de Nelengao, il faut rappeler quelques éléments de la mythologie Gamapo.

  • La Terre est l’un des fruits de “Gana”, l’Arbre-monde.
  • Les étoiles sont des oeufs. Il sont pondus tous les soirs par le ciel, et éclosent tous les matins (ce qui explique que les étoiles ne brillent que la nuit). En éclosant, ces oeufs donnent naissance à de grandes araignées bleues qui ne vivent qu’un jour, et qui se déplacent sur les branches de Gana. Ces araignées tissent ensemble une immense toile, “Gam”, qui piège les nuages au-dessus de la Terre pour lui apporter la pluie. (“Gamapo” signifie littéralement “en dessous de Gam”. Les Gamapo sont donc le peuple qui vit en dessous de la toile.)
  • Les nuages retenus par Gam se gorgent d’eau, de pollens et de la sève de Gana. Ils grossissent au point de ne plus pouvoir voler, et de n’être maintenus dans le ciel que par les fils de la toile. Lorsque l’un de ces fils se rompt, quelques nuages peuvent alors tomber et s’écraser au sol.
  • Les tournesols sont des plantes sacrées. Ils sont utilisés dans les rites les plus fondamentaux. Dans la religion Gamapo, 14 graines de tournesol dans un pot de terre non cuite représentent le soleil, comme si les graines étaient faites de sa lumière condensée. Lorsqu’il fait très chaud, et qu’un tournesol produit des graines que son coeur n’a pas la place de contenir, les graines supplémentaires se déplient, s’allument, et quittent la plante pour vivre une vie de luciole.

Le jour qui marqua le début de Nelengao, son premier Nelen, fut un jour qui commença sans qu’aucune étoile n’éclose, sans la naissance d’une seule araignée bleue. Les anciens attribuent cette terrible lacune à la disparition d’un des esprits de la nuit, égaré loin de Gana par les paroles de Loa, l’oiseau du mal.
Les étoiles, peut-être vérouillées, ne s’ouvrirent ni le matin du deuxième jour, ni ceux des jours suivants. Privées des araignées qui l’entretenaient, des parties entières de la toile Gam se déchirèrent, provoquant la chute de plusieurs millions de nuages. Ils se brisèrent contre la Terre, s’ouvrirent sur le flanc des montagnes ou se plantèrent au sommet des séquoias.
Le troisième jour, les végétaux recouvrirent le monde. Trop abondamment abreuvés par un sol recouvert de nuages, trop intensément illuminés par un soleil sans voile, fertilisés par la sève de Gana, ils poussèrent rapidement et vigoureusement. Aucune plante ne profita autant de cette croissance surnaturelle que les tournesols, qui débordèrent des champs pour envahir les plaines et les forêts, puis qui recouvrirent les océans.
Le quatrième jour, la Terre, complètement saturée, n’aurait pas pu accueillir un arbre de plus. Le sol était gras, le soleil chauffait toujours. Les tournesols, pourtant remplis, continuèrent à produire des graines, qui se transformèrent en lucioles. Ces dernières devinrent si nombreuses et brillèrent si fort qu’elles chassèrent les ombres et dissipèrent la nuit.

Sans nuit, sans atelier, les esprits furent dans l’impossibilité de construire Melen ; sans personne pour préparer ses lendemains, pour prendre soin de lui, le monde sombra dans le chaos.
Les rivières changèrent de cours et serpentèrent loin de leurs lits.
Les montagnes, qui selon les Gamapo sont pleines de compassion, tentèrent de compenser la désertion des rivières en se liquéfiant, mais défigurèrent des pays entiers en coulant vers la mer.
Les ours et les loutres se couvrirent d’écailles, les poissons de fourrure.

Tout semblait perdu lorsqu’une vieille dame du nom de Ko comprit qu’il fallait éteindre le jour pour permettre aux esprits de réparer le monde.
En remontant la chaîne des causes et de leurs effets, elle devina que l’origine du Nelengao résidait dans la non-éclosion des oeufs du ciel.
À bord de sa pirogue magique, elle vola jusqu’aux étoiles, qu’elle ouvrit une par une. Les araignées bleues, libérées enfin de leurs prisons lumineuses, réparèrent Gam ; Gam retint à nouveau les nuages ; les nuages voilèrent le soleil ; les nouveaux tournesols disparurent ; les lucioles s’éteignirent ; et les esprits reprirent possession de la nuit.