Le jour de mes 4 ans, mes parents m’offrirent mon premier animal de compagnie.
Il s’appelait Maxence.
Il ne ressemblait à aucun des animaux que je connaissais.
Anatomiquement parlant, il était assez proche de l’escargot : un corps mou enveloppé d’une sorte de coquille.
La coquille, dure et transparente, rappelait la robe d’une méduse renversée et comme cristallisée.
Le corps était une poche fluide et brillante à l’intérieur de laquelle se déplaçait un petit point rouge, qui dans mon esprit était le coeur vagabond de Maxence.
À l’exception de son petit coeur, Maxence était d’ailleurs totalement immobile.
Je ne lui avais encore découvert aucun moyen de locomotion. Pas d’ailes ni de nageoires, pas de pattes ni de tentacules.
Je me disais que, dans la nature, les animaux de son espèce se déplaçaient probablement sur le ventre, à la manière des serpents.
Pour l’encourager à bouger, je lui parlais du parc qui bordait notre maison.
“Il y a des fleurs blanches, des écureuils gris”, lui disais-je, “et c’est l’endroit idéal pour rencontrer d’autres animaux de compagnie. Si tu voulais bien avancer un peu, je pourrais t’y emmener !”
Il m’arrivait aussi de le poser par terre (il vivait sur ma commode), de lui passer la laisse de notre vieille chienne autour de la taille et de le promener doucement dans ma chambre.
Un jour, ma mère surprit l’une de nos ballades.
“Qu’es-tu encore en train de faire ?”, me demanda-t-elle en m’arrachant la laisse des mains.
– Je promène Maxence, lui répondis-je.
– Maxence n’a pas besoin de se promener !
– Mais j’ai peur qu’il s’ennuie…
– Les poissons ne s’ennuient pas.
– Maxence est un poisson ?”
Ma mère me regarda longuement.
“Nous en avons déjà parlé mille fois…” me dit-elle en soupirant.
Puis elle m’expliqua que ce que je prenais pour le coeur de Maxence était en fait un petit poisson rouge. Que la chose transparente qui entourait le poisson était un bocal, pas une coquille, et que la poche fluide et brillante dans laquelle il évoluait était un mélange d’algues et d’eau.
À l’aide d’une épuisette, elle sortit ensuite le poisson de son bocal, me prouvant ainsi que le bocal et le poisson étaient deux choses complètement différentes.
Elle s’agenouilla près de moi.
“Les choses qui ont une même fonction, occupent un même espace ou se comportent de la même façon n’ont pas forcément de rapport les unes avec les autres. Je sais que ce n’est pas toujours facile, mais parfois, il faut accepter que les choses soient détachées les unes des autres”.
Accepter que les choses soient détachées les unes des autres… Je connaissais bien la formule. C’est par elle que ma mère cloturait la plupart de nos conversations.
L’année dernière par exemple, après avoir appris que les mots “glace” et “vapeur” désignaient deux états possibles d’une même goutte d’eau, j’avais développé la certitude, par analogie, que les mots “soleil” et “lune” désignaient deux états possibles d’un même astre (“soleil” lorsque cet astre était allumé, “lune” lorsqu’il était éteint). Ma mère m’avait alors dit : “Le soleil est une étoile, la lune est un satellite, il faut accepter que les choses soient détachées les unes des autres”.
“Ton oncle est un humain, sa chaise est une chaise, il faut accepter que les choses soient détachées les unes des autres…” m’avait-elle répété le mois dernier, après une visite chez mon oncle Alain. Lorsque j’allais rendre visite à mon oncle Alain, je le trouvais systématiquement en train de lire, assis sur une chaise en osier. Il ne se levait ni pour me dire bonjour, ni pour me dire au revoir, et comme c’est à peu près tout ce que nous nous disions, je ne l’avais jamais vu debout. N’ayant jamais vu mon oncle sans sa chaise, j’en étais naturellement arrivé à penser que leurs existences étaient liées, que mon oncle était une créature à six pattes, mi homme, mi osier.
Quoiqu’il en soit, Maxence devint le nom de mon poisson rouge. Il vécut longtemps et paisiblement à l’intérieur de ce petit bocal dont il ne partageait plus l’existence. Petit bocal auquel je donnais le nom de Valentin, et qui eut lui aussi une vie longue et paisible.
***
21 ans plus tard, je fis la connaissance de Clémentine.
Mon bureau était à côté de sa maison. Son bureau était à côté de la mienne. Comme nous avions les même horaires et que nous nous déplacions tous les deux à pieds, nous nous croisions deux fois par jour. Une fois le matin en allant au travail. Une fois le soir en rentrant à la maison.
À force de nous croiser, nous devînmes amis.
Nous allions ensemble au zoo, au cinéma ou à la piscine. Un soir, elle m’invita chez elle.
Avant d’aller nous coucher, nous parlâmes longtemps. Elle me posa des questions sur ma famille. Je lui racontai l’histoire de Maxence, et lui récitai la ritournelle de ma mère.
Aussi, lorsqu’au cours de cette première nuit que je passais chez elle, je vis son corps se lever alors que sa tête restait sur l’oreiller, j’essayai de ne pas trop y faire attention.
Je restai couché, sans bouger, en me répétant mentalement les mots :
“Je dois accepter que les choses soient séparées les unes des autres”.
La tête de Clémentine respirait sur l’oreiller, juste à côté de ma propre tête. Je sentais son souffle sur mon oreille et sur ma joue. Je n’osais pas la regarder. J’entendais le corps déplacer des choses dans la chambre voisine.
Je passai la nuit les yeux ouverts, essayant de déterminer la position et les activités du corps en fonction des sons qui émanaient des différentes pièces de l’appartement. Vers 6 heures du matin, il revint dans la chambre et se coucha juste en dessous de sa tête.
Quelques minutes plus tard, Clémentine se réveilla toute entière. Elle s’étira, se tourna vers moi et me dit bonjour d’un air parfaitement innocent.
Je dus lui répondre avec une drôle de voix, parce qu’elle se redressa et me regarda avec étonnement.
“Tu es tout blanc ! Quelque chose ne va pas ?
– Non non, tout va bien, balbutiai-je en lui tapotant maladroitement la tête.”
Il faisait beau. Nous allâmes nous promener au parc.
Je marchais juste derrière elle. Je ne pouvais détacher mon regard de ses cheveux défaits. De l’autre côté de ce rideau châtain, je savais qu’il y avait la nuque. À la lumière du jour, cette nuque portait forcément les traces de sa division nocturne.
Au bout d’un moment, je lui demandai de s’arrêter.
“Une petite feuille est tombée dans le col de ton manteau”, lui mentis-je, et sous ce prétexte, je lui soulevai les cheveux, fléchissai les jambes, avançai le visage et lui tournai autour, lentement, comme un crabe en orbite autour d’un autre crabe. Même en plein soleil, les yeux presque contre la peau, je ne trouvai aucune ligne, aucune marque, aucun indice de séparation.
“Tu n’as pas bientôt fini ? Me demanda-t’elle en rigolant, pourquoi es-tu aussi bizarre aujourd’hui ?
– Je suis bizarre tous les jours…” Répliquai-je en remettant ses cheveux en place.
Nous marchâmes jusqu’à midi, puis nous installâmes à la terrasse d’un restaurant. Je ne touchais pas à mon assiette. Je ne parlais pas. Clémentine semblait inquiète.
Elle posa l’une de ses mains sur mon front.
“Mais tu es brûlant ! S’exclama-t’elle. Pourquoi ne m’as-tu rien dit ?
– Je ne m’en étais pas rendu compte…
– Comment est-ce possible ? Viens, rentrons vite !”
De retour à la maison, elle me prépara une tasse de thé et me proposa de passer une autre nuit chez elle. Elle ne voulait pas que je rentre chez moi, seul et malade.
J’hésitai à accepter, partagé entre inquiétude et curiosité.
Finalement, la curiosité l’emporta. Je passai chez moi prendre quelques affaires, notamment une valise ayant appartenue à ma mère, et qui contenait la collection de livres et d’objets dont elle se servait autrefois pour m’aider à surmonter les moments de confusion.
À 19 heures, j’étais de retour chez Clémentine. Nous mangeâmes en regardant la télé, puis elle alla se doucher. Je profitai de son absence pour ouvrir la valise de ma mère.
Je souriai malgré moi. À l’intérieur du couvercle, les mots “accepter que les choses soient séparées les unes des autres” étaient peints à l’encre rouge, en lettre capitales.
Des goutières de papier maché divisaient le corps de la valise en trois compartiments. Le premier compartiment renfermait un coffret de carton rempli de loupes, de mètres, de thermomètres, de chronomètres etc. Le deuxième compartiment était occupé par un épais journal. En le feuilletant, je me rendis compte qu’il s’agissait d’un journal de mes égarements. Une dizaine d’entrées étaient consacrées à Maxence, trois à mon oncle-chaise, une à la lune-soleil. Toutes les autres (et il y en avait beaucoup) faisaient état de croyances ou de certitudes que j’avais eues et dont je ne gardais aucun souvenir.
” … pense, depuis deux mois, que la pluie ne tombe que dans les rues dont les noms commencent par une consonne. Avons dû attendre des heures, dans le froid, qu’il pleuve sur l’Avenue des Oies de Nugelot”, lisai-je au hasard.
Enfin, le troisième compartiment de la valise contenait un livre à la couverture dorée. Il portait le titre de “Nouvelle Méthode Scientifique”. C’est le livre que je cherchais. Il décrivait les étapes à suivre pour expliquer de façon rationnelle les choses apparemment inexplicables.
Le premier chapitre, “Observation et Documentation”, était particulièrement intéressant. J’y appris qu’une observation rigoureuse du phénomène inexpliqué était le fondement de toute méthode scientifique (qu’elle soit ancienne ou nouvelle). Suivant les conseils de l’auteur, je sortai du coffret de carton les instruments indispensables à la conduite d’une investigation sérieuse : un appareil photo jetable, […]