
76 – Quelques minutes d’une seconde vie
Dans le parc des Gris Oisons, quelqu’un pose des feuilles sur l’ombre des arbres morts.
En fonction du temps qu’il fait, du vent qu’il y a, ces feuilles peuvent rester en place trois ou quatre jours, offrant tous les matins aux branches qu’elles habillent quelques minutes d’une seconde vie ; une vie horizontale et presque liquide ; une vie dans un automne quotidien et comme inversé, qui ne fait plus perdre les feuilles aux arbres mais l’arbre aux feuilles.

77 – Flûtes de glace
Miriame ouvre doucement les yeux. « Regarde, dit-elle à Nathan, le bras tendu vers un milliard d’étoiles, j’étais là il y a un instant. J’étais une planète et je tombais sans fin sur un soleil de satin bleu. J’étais recouverte de forêts et de montagnes enneigées. Les êtres qui m’habitaient fabriquaient des flûtes en glace. Ils en jouaient autour du feu. Leurs instruments fondaient tout doucement, les notes s’arrondissaient. La terre se gorgeait d’eau. En mettant l’oreille contre le sol, on pouvait entendre la musique descendre dans mes roches, dans le magma de mes volcans. Ça ressemblait au bruit du vent dans le cordage des bateaux. »

78 – Annette et Gui
Un bas-relief du métro raconte qu’un jour, dans un passé lointain, les roues d’une charrette se posèrent par hasard sur deux anguilles sculptées, et que ce jour furent inventés les rails et les trains.
Ces deux statues d’anguilles, longues chacune d’un kilomètre et parallèles au cheveu près, s’appellent Annette et Gui.
Dans la station Sardiline, ces noms sont ceux qu’on donne à Suzanne et Éliot, qui travaillent sans parler dans une entente parfaite.

79 – Trois millénaires
Il est 10h05 depuis un certain temps. Suzanne ne comprend pas. Son horloge vient d’être réparée. Et puisque les piles sont neuves, dans sa cuisine est-ce le temps qui est cassé ?
Fait-elle sa vaisselle depuis trois millénaires ? Sera-t-elle en sortant le dinosaure d’autrui ? Sera-t-elle accueillie par des enfants de fer comme un dodo miraculeux ?
Puis la question du sort de ses amis se soulève d’elle-même, et de façon aussi soudaine qu’inattendue, elle se met à pleurer, seule devant son évier tout propre.
Il faut aimer bien peu pour désirer l’éternité.

80 – Un arbre en fruits
En automne, les oiseaux qui n’aiment pas le froid s’en vont.
L’avantage, quand on est l’oiseau d’une terre ronde, c’est qu’on n’est jamais très loin de l’été. Qu’on ait le front plissé par un couvercle de nuages gris, que sur les quais s’empilent des choses pleines de valvules, qu’on ne puisse plus manquer à ceux qui sont partis, il y a toujours un arbre en fruits quelques pays plus bas.

81 – D’une poignée de pièces
Une boutique de puzzles a ouvert il y a quelques mois.
Elle est située sur l’avenue qui relie la tour Do à la rue de Clarence.
Puisqu’elle se trouve sur son chemin, Clarence y entre de temps en temps. Il n’aime pas particulièrement les puzzles, mais puisqu’il y entre de temps en temps, il en achète parfois.
Surtout qu’en ce moment, la vendeuse a besoin de soutien : toutes les boîtes de son magasin ont été déficelées, ouvertes, délestées d’une poignée de pièces et garnies d’une lettre disant : « Je ne suis pas l’automne. »

82 – Dans l’eau de Cassiopée
Ava trempe les pieds dans l’eau de Cassiopée. Placées comme celles de la constellation, cinq étoiles de mer en forment l’aquatique pendant.
Dans leur espace tiède et salé, elles ne pensent ni à Andromède, ni à Céphée, mais au monstre marin qui leur est revenu, et qui baigne dans l’air de la tête aux chevilles son corps tout ondoyant.

83 Boussole soufflée
Clarence pense qu’une boussole, à l’instar d’une bougie correctement soufflée, peut exaucer un vœu.
Pour ce faire, celui qui la possède doit en formuler un de façon claire, puis marcher un million de pas quelque part entre le nord, l’est, l’ouest et le sud.
Ne pouvant lui offrir ni la maison coupée du monde, ni le jardin plein d’arbres et de buissons dont rêve Aline, il lui fait cadeau d’une boussole au couvercle gravé, et pour le reste fait confiance à son âme vagabonde.

84 – Regarder les fantômes sécher
Est-ce son premier fantôme pour la seconde fois ?
Dans le coin le plus sombre d’une photo ratée, au pied d’une montagne floue, il est debout, plus clair que les étoiles.
Tiré sur une feuille coupée selon le galbe de son absence, épinglé sur un fil de son laboratoire, Rachelle le regarde sécher.
Il a l’air si doux. Elle voudrait le toucher. Il serait à sa place au bout de la tige d’un cotonnier.
Doux également est son regard. L’un des amis d’Éliot a le même exactement.

85 – Cormoran
Carl est couché face à l’océan, sur un bain de soleil qu’il partage avec un cormoran.
Ce dernier dort d’un sommeil de plomb, malgré les grondements d’un orage imminent, le ventre plein de petits poissons.
Carl l’a vu plonger, se fuseler comme une aiguille, percer la surface de l’eau et disparaître dans des gerbes d’écume.
Carl s’interroge. Que se passerait-il si le cormoran se trompait, s’il perçait accidentellement le ciel en plongeant vers le haut ? Lorsque l’on crève un nuage de foudre, perd-il tous ses éclairs d’un coup ?

86 – Comme une méduse aux filaments défaits
Rachelle est allongée sur le balcon. Après l’orage d’hier, le ciel est bleu, et le béton tout chaud.
Les yeux fermés depuis deux heures, le souffle profond, les membres emmêlés, elle est perdue entre les plis de son pull préféré, détendue comme une méduse aux filaments défaits, flottant dans un vaisseau tapissé de pilou, en orbite et en apesanteur.
Thomas n’ose pas bouger ; sur ses genoux, dans une tasse pleine et froide, la surface de son thé est lisse comme un miroir. Il la regarde dormir. C’est un spectacle si rare.

87 – Un au revoir
De son plafond descendent des bruits de pas. Carl écoute attentivement, le visage incliné. Cette démarche lui est connue. Il passe le bec par l’ouverture du salon, appelle doucement, puis, se détachant d’un ciel de moire, il voit apparaître la tête d’Aline. À plat ventre sur sa falaise, sur son toit, les cheveux emportés par un vent de trente nœuds, elle crie : « Je pars demain jusqu’à la fin du mois, je voulais dire au revoir. »

88 – Station Sardiline
Dans la station Sardiline le mercredi, on contrôle l’assiette des poissons plats.
Ceux d’entre eux qui se déploient au bout de longs piliers doivent être examinés avec une attention particulière : plus le poisson est haut, plus la chute est sévère.
Sans entretien constant, rien ne tiendrait debout. La roche fatigue avec le temps, surtout celle des animaux plats, aussi fine par endroit que la corolle d’une rose, et non moins éphémère.
Les statues tiennent pourtant sous l’œil de Suzanne et sous les mains d’Éliot. Il est possible qu’en prenant soin d’une chose éphémère, l’éphémère dure un peu plus longtemps.

89 – Parapluie
Clarence vient de rentrer. Assis devant sa porte, les oreilles levées, il trouve un petit chien tenant un parapluie.
« Je ne suis pourtant pas dans le métro, pense-t-il en se souvenant du docteur Bricot, et je ne crois pas être endormi… »
Il se baisse lentement, met son visage au niveau de celui de son visiteur et se perd dans des yeux si profonds, si noirs et si soyeux qu’on croirait voir deux puits remplis de plumes de merleaux.
Il se redresse, et, comme le petit chien n’a pas de collier, qu’il tient un parapluie, que ça n’a pas de sens mais que c’est trop étrange pour ne pas être un signe de l’univers, il lui ouvre la porte et l’invite à entrer.

90 – Trésor commun
Morgan regarde derrière lui. Il regarde longtemps. Il s’étonne de ne pas être suivi.
Cette pierre ronde qu’il vient de ramasser, il a du mal à concevoir que personne d’autre n’en veuille.
Elle est incroyablement belle, sinueuse comme une volute de fumée, dense comme un marsouin.
Il attend un moment. Il ne se passe rien.
« Il n’y a vraiment qu’à se baisser » pense-t-il en reprenant son chemin.

91 – Entre l’immeuble Aurore et la tour Do
De temps en temps la nuit, Victor et Nathan discutent de loin.
À la fenêtre de leurs bureaux respectifs, au-dessus d’une ville éteinte, ils s’envoient des signaux lumineux.
Nathan, au dernier étage de l’immeuble Aurore, est à un kilomètre à vol d’oiseau de Victor dans sa tour Do.
Ils échangent parfois jusqu’au matin, jusqu’à ce que le soleil, en se levant, rompe leur lien et absorbe dans son jour leurs lettres clignotantes.
Parce qu’ils ne se sont jamais rencontrés, et parce qu’il est difficile de ne pas aimer quelqu’un qui ne s’exprime qu’en lumière, ils ne parlent que de choses sans importance, mais toujours à cœur ouvert.

92 – Refuge des aiglons
Morgan est arrivé au refuge des Aiglons. L’une de ses collègues lui a donné la clé, qu’elle a elle-même trouvé au fond de la piscine. À la fin de son séjour, Morgan à son tour devra la partager, car la clé du refuge n’appartient à personne. Elle voyage de main en main, s’échange de rencontre en accident.
La légende veut qu’elle ait un double unique, celui de la maîtresse des lieux : une sorcière qui commande aux aiglons, pétrifie les poissons et parfume ses cheveux noirs de fleurs de chèvrefeuille.

93 – La pluie comme métronome
Miriame joue du piano. En guise de métronome, elle utilise le son de l’eau tombant d’une gouttière percée.
Selon l’intensité de la pluie, le tempo accélère ou ralentit.
En ce moment, il pleut Andante.
Cela va bien à son morceau, Douce orpheline. Il parle d’une plume qui vole dans un souffle de vent, sans aile et sans oiseau.

94 – Chaises cassées
Les objets vivent en quelque sorte. Leur naissance se fabrique, leur mort se recycle ou se jette.
Ils ont une âme en quelque sorte, une mission à accomplir, un sens à revêtir, une histoire à écrire ou à réciter.
S’ils ont une âme en quelque sorte, ils ont une sorte d’au-delà : dans la paix de l’après-vie, les chaises cassées rejoignent un monde où l’on ne s’assoit plus ; les fenêtres brisées un monde sans paysage ; les flacons d’encre vides un monde sans mot.
Les sabliers percés rejoignent un monde où le temps ne passe plus, dont le sable répandu forme une plage sans fin.
Clarence a rêvé de cette plage. Tout en lumière sur un cheval d’ombre, il était pour le sable comme une éclipse ; une éclipse galopante dont la vitesse ne s’exprimait pas en kilomètres par heure, mais juste en kilomètres.

95 – Cil, puis vibrisse, puis chat
Il y avait en ville un trottoir fissuré. Au commencement, la fissure de ce trottoir n’était pas plus grande qu’un grain de riz. En vieillissant, elle devint cil, puis vibrisse, puis chat. Elle s’étendit encore, se ramifia, changea le chat en lamantin, le lamantin en éléphant.
Cette fissure n’existe plus. Quelqu’un l’a rebouchée. Lorsqu’il passe à côté, Carl se couche et pose l’oreille dessus.
Le sol est lisse maintenant, mais le bruit d’une brèche ne disparaît jamais vraiment.

96 – Jouer l’automne au fond de l’eau
Le changement des saisons se vit moins fort au fond de l’océan.
Des animaux s’en vont, d’autres arrivent, habillés de couleurs différentes, mais ni plus ni moins chaudement : quelques mètres sous la surface, les paysages et le climat sont constants.
Aux poissons que la terre ferme intéresse, et puisque c’en est aujourd’hui le premier jour, Ava enseigne l’automne.
L’esprit au pied d’une cheminée de corail, elle met en scène une pièce dans laquelle une troupe de raies joue le feuillage d’un arbre.
« Et maintenant, tombez ! » Leur dit-elle au dernier acte.

97 – Un météore imaginaire, du bout des doigts
Éliot a gardé de ses premières années le souvenir d’un pont.
Enfant, il croyait que ce pont avait été construit par ceux qui font les dromadaires : avec une bosse sur le dos.
Lorsqu’on roulait dessus, il faisait dans le ventre comme un rebond.
Un peu plus loin, il était évidé, comme s’il avait tenté de compenser la bosse par le creux.
Il faisait réfléchir les parents d’Éliot. « La droiture n’est pas la somme d’excès contraires » comprenaient-ils en le traversant.
Pour Éliot cependant, les reliefs du pont étaient sans rapport : il y avait une bosse d’un côté, et de l’autre un cratère, vestige de l’impact d’une roche extra-terrestre.
Il étendait les bras dans l’air de la voiture, puis effleurait du bout des doigts le météore imaginaire.

98 – Un arbre aux fruits de roues, aux branches de moyeux
Au cœur du Royaume Lavande, une princesse change la roue de son carrosse.
Une fois la tâche terminée, à la lumière de ses chevaux-lanternes, elle enterre la roue brisée.
D’une croix de son épée, elle en marque l’endroit, fait une prière puis s’en va.
Trente ans plus tard, à côté de la croix, elle trouve un arbre majestueux.
Au lieu de l’arbre aux fruits de roues, aux branches de moyeux auquel elle s’attendait pousse le plus simple des pommiers.

99 – André, couronné de baleines
André n’est connu d’aucun vétérinaire, d’aucun refuge, son beau visage n’apparaît sur aucune annonce de chien perdu.
Cela ne surprend pas Clarence. Il a la sensation qu’André vient d’ailleurs : il y a dix jours, sur le seuil de sa porte, il l’a vu coincer la poignée de son parapluie entre ses pattes avant, mordre délicatement le coulant, le faire coulisser jusqu’au fermoir, rester dans le noir quelques instants, le museau dans la toile, couronné de baleines, puis s’en extraire comme le soleil de la nuit. Les chiens d’ici ne ferment jamais leur parapluie.

100 – L’oublier parfois
Élise n’a pas travaillé hier. Elle aurait dû, mais elle a oublié.
Au Café Vague, curieusement, personne n’a remarqué son absence. On a pensé qu’il y avait davantage de clients à sevir, de tables à débarasser, que l’air était un peu plus sombre et plus épais que d’habitude.
Aujourd’hui est un jour sans nuages. Les rues sont noires de monde. Il n’y a que des sourires sur les visages. Élise marche la tête baissée. Il lui semble que son ombre a les contours moins nets que celles des autres. On oublie parfois qu’on fait si peu de différence.