Il y a deux catégories d’enfants.
Les enfants de la première catégorie disent : “quand je serai grand, je serai chimiste, peintre ou triathlète !”
Les enfants de la seconde disent : “quand je serai grand, je serai nuage, cercle ou aurore boréale !”
Les enfants de la première catégorie sont chanceux.
Ils veulent exercer un métier réel.
Il n’y aura pas besoin de faire à leurs coeurs ce que l’on fait aux coeurs des autres enfants.
Il n’y aura pas besoin de leur expliquer que certaines choses sont impossibles, pas besoin de leur dire qu’être humain leur interdit d’être tout le reste.
Il n’y aura pas à suspendre leurs ambitions aux branches mortes de l’arbre des rêves irréalisables.
Ils n’auront pas à grandir dans un monde qui n’est déjà plus tout à fait le leur ; il n’auront pas à grandir loin de chez eux.
Au cours de ses voyages, Zoé rencontra 25 enfants de la seconde catégorie.
Voici les métiers que les 7 premiers d’entre eux auraient voulu exercer :
ADRIEN.
Adrien aurait voulu devenir une table (et plus précisement, “une table de l’ancien temps”).
Il était convaincu, à cause d’une histoire que lui avait racontée son oncle, que les mains de nos ancêtres n’avaient que 4 doigts. Plus tard, il avait lu que l’usage que l’on faisait des tables avait énormément évolué au cours des 10 000 dernières annnées. Avec le temps, ces deux informations s’étaient mélangées et avaient donné naissance à une croyance un peu étrange : Adrien pensait que les tables d’il y a 10 000 ans, les “tables de l’ancien temps”, étaient posées sur le plateau, les pieds vers le haut, au lieu d’être posées sur leurs pieds comme le sont les tables d’aujourd’hui.
Ainsi orientées, et dans la mesure où les humains de cette époque n’avaient que 4 doigts, les tables symbolisaient des mains ouvertes. Le plateau représentait la paume, et les 4 pieds représentaient les 4 doigts. En posant des objets sur une table (c’est-à-dire sur ce que l’on considère aujourd’hui comme l’envers de son plateau), son propriétaire signifiait ainsi que ces objets lui appartenaient, qu’il les tenait, symboliquement, au creux de sa propre main.
Il y a 2000 ans, lorsque les humains commencèrent à venir au monde avec un doigt supplémentaire, les tables cessèrent de représenter des mains ouvertes : il leur manquait désormais un doigt (c’est-à-dire un pied) !
Un conseil de savants fut alors formé. Après plusieurs mois de discussions, il fut décidé que les tables seraient recyclées : on les retournerait pour en faire des espaces de travail ou de rangement. Les tables de l’ancien temps firent alors place aux tables d’aujourd’hui, ces quadrupèdes inertes et plats que nous connaissons si bien.
Dans cette histoire, ce qui plaisait le plus à Adrien, ce n’était ni les tables de l’ancien temps, ni les tables d’aujourd’hui, mais le passage des unes aux autres. Il trouvait qu’il y avait quelque chose de merveilleux dans ce retournement. La table perdait certes sa fonction d’origine, mais gagnait, selon lui, en utilité. Et lui, qui ne s’était jamais senti particulièrement utile à l’endroit, aimait l’idée qu’il suffise, pour le devenir, de se retourner.
Parce qu’il voulait croire que ce retournement était encore possible, Adrien voulait être une table de l’ancien temps.
BÉA.
Béa aurait voulu devenir horizon.
En général, un enfant souhaite devenir horizon parce qu’il a envie d’être linéaire ou légèrement courbé ; parce qu’il désire partager le monde entre les choses qui volent et celles qui ne volent pas ou bien parce qu’il aimerait exister en dessous d’une grande quantité de rien, tout s’étalant au-dessus d’une grande quantité de quelque chose.
Mais même au sein de la minorité des enfants dont le rêve est de devenir horizon, Béa est exceptionnelle, ce qui la motive est différent.
En regardant l’océan, Béa s’est rendu compte que les bateaux qui naviguaient en direction de l’horizon disparaissaient vers le bas. La coque d’abord, puis le mât, comme s’ils s’enfonçaient dans l’eau.
Au départ, ce spectacle lui faisait de la peine. Elle pensait que tous les bateaux franchissant la ligne fatidique de l’horizon faisaient naufrage. Puis, un jour, on lui expliqua que les bateaux ne disparaissaient pas. Dans la mesure où la terre était ronde, ils passaient simplement de l’autre côté du monde !
Depuis ce jour, Béa souhaite être horizon. Elle voudrait transporter les bateaux de l’autre côté du monde.
[…]
ÉLISE.
Élise aurait voulu devenir verticon.
Élise aime les lignes. Elle est heureuse que les lignes soient si nombreuses : il y a les lignes courbes des serpents ; les lignes anguleuses des éclairs ; les lignes irrégulières des tours vues de près, celles parfaitement droites des tours vues de loin ; les lignes pointillées formées par les yeux de plusieurs pandas de même taille se tenant debout, les uns à côté des autres, contre un mur blanc ; etc.
Elle pense que lorsque deux lignes ont la même direction, elle ont nécessairement la même fonction.
Par exemple, elle est convaincue que l’horizon est une ligne charnière, au même titre que la ligne autour de laquelle s’articulent la partie haute et la partie basse d’une huître, d’une moule ou d’un bulot.
Par le biais de cette ligne horizontale, le monde se transforme ainsi en coquillage bivalve, fermé la nuit sur la perle blanche de la lune, ouvert le jour sur la perle dorée du soleil.
Il y a aussi des lignes qui n’existent pas.
Le verticon est le jumeau secret de l’horizon.
Comme l’horizon, le verticon est une ligne imaginaire dont on se sert pour découper l’espace. Mais au lieu de le diviser horizontalement en une partie haute et une partie basse, comme le fait l’horizon, le verticon sépare verticalement l’espace en une partie gauche et une partie droite.
Elle aimerait que le verticon soit également un ligne charnière, une ligne de reliure, comme celle qui sépare les pages gauches des pages droites des livres de sa bibliothèque. Elle voudrait que la vie soit organisée de la même façon que ses cahiers d’exercices ; que toutes les images du monde soient sur les pages de gauche, à l’est du verticon, et que toutes les définitions, que tous les mots qui expliquent les images, se trouvent sur les pages de droite, à l’ouest du verticon.
L’existence serait ainsi plus simple. Il y aurait d’un côté les choses, et de l’autre la raison des choses.
Élise voudrait simplifier le monde. Elle voudrait devenir verticon.
FLORA.
Flora aurait voulu devenir une flèche en vol.
Flora pratique le tir à l’arc.
Elle fait partie de l’association sportive d’un petit village posé au centre d’une immense forêt.
Les cours de tir à l’arc ont lieu en extérieur, dans une clairière.
Les arcs sont rangés dans une cabane, et autour de cette cabane gravite un désordre de cibles, de chaises et de plots colorés.
En comptant Flora, la classe de tir à l’arc ne comporte que 3 membres.
Ce qui est bien quand on est aussi peu nombreux, c’est qu’on peut discuter de tout tout de suite, et profiter ensuite du fait de ne plus rien avoir à se dire. De ne plus avoir à parler. De pouvoir rester debout, les yeux dans les yeux, aussi limpides les uns pour les autres que des poissons transparents.
Dans les bois, quand tout le monde se taît, on se rend immédiatement compte de tout le silence qu’il y a autour de nous. Il y a le chant du vent dans les arbres, le chant de la mousse et des champignons, le chant des insectes et des animaux. Si l’on considère que le silence est une absence de bruit plutôt qu’une absence de son, tous ces chants sont des silences, et le silence de la clairière est simplement la somme des tous les silences qui s’y font entendre.
Dans le silence, on entend le silence des oiseaux qui chantent.
Par moments, c’est le silence que l’on entend le mieux, et dans ces moments-là, Flora fait un peu l’oiseau : elle se met debout sur une chaise, chante avec les mains derrière le dos et considère son environnement.
Elle se dit que ce paysage sonore est étrangement propice au tir à l’arc, car il y a d’étonnantes similitudes entre les flèches et les oiseaux.
Comme les oiseaux, les flèches ont des plumes, des os légers et un bec pointu. Comme les oiseaux, les flèches volent.
Bien sûr, les flèches ne naissent pas dans des oeufs, et seraient en cela plus proches du navet (qui ne naît pas non plus dans un oeuf) que de l’oiseau, si à la parenté physique ne s’ajoutait pas une parenté sociale :
Un oiseau chante pour indiquer sa position, son statut, et peut-être son humeur aux autres oiseaux. Un flèche ne chante pas, mais elle siffle en fendant l’air, et il n’est pas extravagant de penser qu’elle siffle pour indiquer son état, sa vitesse et peut-être son humeur aux autres flèches.
Lorsqu’elle arrive à la conclusion que les flèches et les oiseaux sont plus ou moins équivalents, Flora fait un peu la flèche : elle descend de sa chaise, se couche par terre, ferme les yeux et siffle avec les bras le long du corps.
Derrière ses paupières, le monde file alors à une vitesse incroyable, les couleurs se mélangent, tout autour d’elle l’air devient comme une combinaison de mousse, dense et douce, et lorsque finalement sa pointe atteint la cible, c’est une planète aux anneaux de paille rouge qu’elle rejoint, une planète insoupçonnée dont elle connaît pourtant le nom : “maison”.
Parce qu’elle voudrait, elle-aussi, rentrer chez elle, Flora voudrait devenir une flèche en vol.
[…]