Une ville au bord de l’eau, 26 – 50

Le chant des vagues

26 – Le chant des vagues

Sous les paupières d’Ava il y a le chant des vagues.
En accompagnement des bruits du jour, en guise de silence la nuit, les vagues, les unes après les autres.
Les mains sur les oreilles, elle les entend encore.
Ni son cœur battant, ni ses poumons sifflants n’en recouvrent le doux fracas.
Ni même le sommeil, qui l’emporte pourtant onze mille mètres en dessous d’elles.
Dans sa chapelle de nacre, elle comprend leur langage et récite avec elles les mots d’une prière ininterrompue, ancienne comme l’océan.

Bouchon de liège

27 – Bouchon de liège

Élise nage.
Depuis la plage, Carl la regarde disparaître.
Il nageait avec elle, avant, flottant à ses côtés comme un bouchon de liège, mais il n’est plus inquiet.
Il l’attend sur le sable, un œil toujours ouvert.
Quand elle revient sereine et silencieuse, et qu’elle l’asperge en s’essuyant de petites gouttes d’eau, il est aussi heureux qu’une mouette peut l’être.

Dans la brume des méduses

28 – Dans la brume des méduses

Sphériques et transparentes, les méduses sont les boules de cristal du monde marin.
En laissant le regard se perdre dans leurs gélatineuses profondeurs, on peut apercevoir des fragments de passé, des bribes d’avenir.
Clarence, qui souvent plonge dans la baie des Ancres, où dérivent les meilleures méduses, a vu sa propre histoire entre leurs filaments.
En volutes indécises, il a vu la forêt qui s’étendait à l’infini derrière la maison de ses parents, des ruines sous la pluie, des crânes menaçants. Il a revu ce jour où, marchant avec Aline, il a trouvé par terre un petit haricot.

Les uns contre les autres

29 – Les uns contre les autres

Le dimanche, Clarence, Miriame, Éliot et Suzanne se lèvent à l’aube.
Ils se retrouvent à la porte du Café Vague, entrent en silence, en faisant tournoyer d’épaisses brumes de thé.
Les jours sans nuages, ils regardent le soleil se lever. Les autres jours ils l’imaginent. En eux tout s’illumine, les étoiles convergent juste sous l’horizon, puis s’envolent en bouquet de perruches à ventre jaune ; le froid, le doute, la peur s’évaporent.
À l’aube le dimanche, assis les uns contre les autres, rien n’est plus simple à imaginer.

Le son des moteurs

30 – Le son des moteurs

La télévision de Morgan ne s’allume plus. Il regarde celle d’Aline, sa voisine de palier.
Il se couche par terre juste devant l’écran, en mangeant les biscuits qu’on pose devant lui.
Il aime les émissions qui parlent de voitures. Il y a cent ans, ces mêmes émissions parlaient-elles de chevaux? Dans cinquante ans, parleront-elles de vaisseaux blancs qui passent de Mars à Jupiter en un battement de cœur ?
Aline lit dans le canapé, bercée par le son des moteurs.

La fleur d’une fausse fougère

31 – La fleur d’une fausse fougère

Dans le bureau de Monsieur Hamid, il y a une grande fougère.
C’est une fausse plante en tissu vert et brun, cousue avec tant de soin qu’une fougère des bois la prendrait pour sa propre sœur.
Ce matin, une fleur lui a poussé.
« C’est impossible tu sais, lui dit Victor en l’examinant, et puis tu as un mois de retard … »

Premier fantôme

32 – Premier fantôme

À moins qu’il ne s’agisse d’une goutte d’eau à contre-jour sur la lentille de son appareil, Rachelle a photographié cette semaine son tout premier fantôme.
Dans l’aura rouge de son laboratoire, elle le regarde attentivement.
Est-ce une femme en habits blancs, attendant pour toujours le retour de son amant naufragé ? Un gardien sacrifié, incendiant son phare au fanal brisé pour éloigner des côtes un navire imprudent ? Ou est-ce un homme-requin, mort à deux pas de l’océan ?
Qui que soit son fantôme, elle le trouve très beau. D’ordinaire en photo, peu de choses sont aussi claires que le soleil.

Haricot

33 – Haricot

Depuis des mois dans une flaque d’eau il y a un petit haricot. Les yeux s’il en avait dans les étoiles, il verrait nuit après nuit la terre tourner. Il verrait les galaxies s’éloigner les unes des autres, conduisant son regard aux limites de l’univers, qu’il franchirait. Il aurait devant lui une chose blanche en forme de haricot, l’image exacte de son propre corps. « Suis-je de cette espèce ? » Se demanderait-il alors, en tournant s’il en avait ses pensées vers l’intérieur.

Réparer les poissons

34 – Réparer les poissons

Dans le métro, la station du Suzanne est en chantier.
Trois sardines sont tombées du plafond. Elles gisent au sol en mille morceaux.
Éliot saura les réparer. Pour qui sculpte au quotidien des crevettes aux fines antennes, une sardine semble aussi grosse qu’une baleine.
À Suzanne reviendra la tâche tout aussi minutieuse de les remettre en place. Car dans le métro, un banc de sardines est comme une constellation. En déplaçant une seule étoile, un seul poisson, on risque d’égarer le voyageur.

Carquois d’amibes

35 – Carquois d’amibes

Thomas fait le ménage de la tour Do depuis plusieurs années.
Son étage, il le connaît si bien qu’il pourrait s’y déplacer les yeux fermés, même la nuit.
Chacune des lattes du parquet grince d’un son différent, parfois même d’une syllabe.
Selon le chemin que l’on prend, des phrases entières peuvent surgir du sol, chuchotant pour lui seul des poèmes étranges et familiers : « Celui qui soyons renard fleurit doux » entend-il en se rendant de la cuisine à l’escalier ; « carquois d’amibes » en allant du couloir au balcon.

Noyau de pêche

36 – Noyau de pêche

Aline a préparé une salade d’oranges, de pêches et d’abricots.
Rempli jusqu’à ras bord de rouge, de jaune et d’orange, le bol qui les contenait ressemblait à l’aquarium d’une flamme molle. Pour qu’un peu de lumière survive à son dîner, Aline a voulu planter l’un des noyaux de pêche.
Ce matin, Clarence a fait un trou au milieu du jardin. Après avoir une dernière fois serré le noyau choisi contre son cœur, Aline le met en terre. « À bientôt j’espère » lui dit-elle tout bas, en croisant les doigts pour qu’émerge, un jour, de ce noyau rugueux, un arbre aux traits parfaits, et des fruits beaux comme des vrais, ronds, pleins et délicieux.

Notre nom à toutes les deux

37 – Notre nom à toutes les deux

Une vieille dame pleure au bord de l’eau. Ava s’arrête pour lui parler. Elle pose la main sur son épaule, l’invite à fermer les yeux et à écouter l’océan.
De seconde en seconde, le visage de l’inconnue se détend. Elle se laisse emporter. Elle flotte au-dessus d’elle-même, au-dessus de la plage et du monde tout entier.
Les choses qui vues de près bougeaient si vite et violemment s’immobilisent en s’éloignant. Son cœur se dilate, son chagrin se dilue et change de couleur, s’éclaircit puis devient aussi transparent que de l’eau.
C’est alors qu’elle l’entend, le bruit des vagues.
Elle ouvre doucement les yeux. « Est-ce mon nom qu’elles prononcent ? »
« C’est notre nom à toutes les deux » répond Ava.

Triton sylvestre

38 – Triton sylvestre

Nathan est enfermé dans la bibliothèque.
Assis à côté d’une grande fenêtre, il lisait un livre sur le Triton sylvestre. Cet animal méconnu possède une queue-catapulte dont il se sert pour se projeter lui-même dans les airs et parcourir en peu de temps de très grandes distances. Pendant ses mois de migration, l’auteur conseille au promeneur de ne sortir qu’avec un parapluie.
La description des pluies de tritons a tant ému Nathan qu’il n’a vu ni la nuit tomber, ni les lumières s’éteindre.
Si quelqu’un a appelé, il ne l’a pas entendu. Miriame a fermé les portes à clé.
« Je vais devoir dormir ici » pense-t-il joyeusement.

Logis Lazuli

39 – Logis Lazuli

Il y a un mois jour pour jour, un immeuble inhabité s’effondrait en centre-ville.
Morgan passait devant en allant au travail. Il passe maintenant devant un bout de terre nue.
Les pierres du bâtiment, recouvertes et comme enneigées de poussière et de choses brisées, ont disparu.
La parcelle est à vendre. Éliot rêve de l’acheter.
Il réunit des fonds et monte son dossier : il dessine depuis 6 ans les plans du Logis Lazuli, une maison construite exclusivement en pierres et en cristaux magiques. Chacun de ses 7 étages aura sa propre fréquence, ses propres pouvoirs ; on s’y déplacera comme dans un arc-en-ciel.

Chat couché, souris volantes

40 – Chat couché, souris volantes

Carl plane au hasard des rues.
Le couloir aérien de sa balade habituelle est pris par un pinson, alors il vole en ciel inconnu.
Entre le boulevard des Gris Oisons et l’avenue de la Fleur de Pélicade, un détail attire son attention.
Une fissure de l’asphalte ressemble au visage d’un chat. Ses yeux sont écartés, ses moustaches sont longues d’au moins deux enjambées.
Carl se pose à côté de la bouche ouverte (prudemment, parce qu’on ne sait jamais). Avec ses voitures, la rue ronronne pour lui. « Ce n’est pas étonnant, pense Carl en levant les yeux vers une multitude de petits nuages blancs, le ciel est plein de souris. »

Les anges du temps

41 – Les anges du temps

Comme tous les ans juillet s’en va.
Reviendra-t-il ?
Se lèvera-t-il l’année prochaine après 11 mois couché, identique à lui-même, ou chaque année fait-elle pousser ses propres mois ?
Dans ce dernier cas, que se passe-t-il le 31 ? S’endort-il ? Va-t-il au paradis ? Rencontre-t-il les anges du temps, qui remettent sur le chemin du présent les instants égarés, et qui volent sur des ailes qui sont aussi des mains qui sont aussi des nageoires de maintenant à plus tard et de plus tard à récemment ?
Ou comme une feuille tombée d’un arbre, se décompose-t-il à l’infini en jours, puis en heures, en minutes puis en secondes pour nourrir les mois futurs ?
Il vaudrait mieux qu’il y ait des anges. S’il y avait des anges, on pourrait les prier pour que juillet revienne.

Symphonie interrompue

42 – Symphonie interrompue

La philharmonie de la ville est en crise.
Tous les soirs depuis le début de la saison, les notes finales de la Symphonie Jaune d’Alexandre Leturquois sont interrompues.
Le premier violon, debout devant son public, devant son orchestre silencieux, joue ses dernières mesures. Au bord des larmes et l’âme au bout des doigts, il s’apprête à délivrer la phrase musicale qui conclura la pièce ; qui, en en livrant l’ultime secret, lui conférera son incroyable beauté.
Mais c’est toujours à ce moment qu’une alarme retentit, assourdissante.
Coupé dans son élan, dans le vertige d’une chute perpétuelle, le musicien doit poser son instrument. Il suit la foule. Au fronton du bâtiment qu’il vient de quitter, il peut lire, écrit comme tous les soirs en lettres rouges, cette insondable formule : « Je ne suis pas l’automne. »

Illuminer les ténèbres

43 – Illuminer les ténèbres

Clarence voudrait partir. D’abord ailleurs, ensuite encore plus loin. Il voudrait trouver une façon de marcher qui l’amène en dehors de l’espace.
Il est fatigué de l’espace. Fatigué de la façon dont les choses grandissent ou rapetissent à mesure que l’on s’approche ou s’éloigne d’elles. Fatigué que les choses soient ainsi séparées les unes des autres.
Ce matin, il n’a pas envie d’aller voir le soleil se lever. Il a envie d’être le soleil ; un soleil qui ne se lève pas, qui n’a pas besoin de séparer la nuit du jour, le haut du bas, le froid du chaud, qui n’a pas besoin d’illuminer des ténèbres qui de toute façon n’existent pas.
Il se tourne dans son lit. Il voit Carl passer devant sa fenêtre, si calme et si léger, et d’un coup tout va mieux.

Flaque, puis lac, puis océan

44 – Flaque, puis lac, puis océan

Avant-hier midi, un monstre qui sent la lavande vola la goutte d’eau préférée d’un nuage.
Du nuage préféré du roi, qui plus est.
Trois chevaliers se lancèrent immédiatement à sa recherche.
Ils revinrent tous les trois hier midi ; le premier sans cheval, le deuxième sans cavalier, le troisième sans l’un ni l’autre.
En combinant les éléments restants, le sorcier de la cour trouva suffisamment de matière pour créer un quatrième chevalier.
De son côté, le monstre qui sent la lavande s’occupa si bien de sa goutte volée qu’elle devint flaque, puis lac, puis océan.
Elle avait tant grandi que ce midi, le quatrième chevalier s’y baigna sans même la reconnaître.
Les choses que l’on poursuit vivent à la même vitesse que ceux qui les poursuivent. Dans le temps que l’on consacre à les chercher, elles évoluent.
Le quatrième chevalier se rendra-t-il compte qu’il court après une chose qui n’existe plus ?

Au vent et à la gravité

45 – Au vent et à la gravité

Morgan attend un bus. Celui qui est passé il y a cinq minutes était violet. Cela n’aurait pas été. « Transport violet n’arrive jamais » disait son père. Ce n’est pas un problème, Morgan aime bien attendre.
Attendre, pour lui, c’est un peu changer de règne. C’est passer de l’animal au minéral, c’est abandonner sa vie au vent et à la gravité, c’est indifféremment plonger ou culminer, avoir un continent sur les épaules ou sur soi l’ombre d’un dauphin.
C’est avoir le temps de regarder, de voir cette femme, debout juste à côté de lui, qui lit son livre en remuant les lèvres, les yeux remplis de bleu de cet homme qui observe le ciel, ce pigeon qui mange une cerise tombée probablement de son panier de fruits, cette feuille volante qui bouge doucement ses bords cornés.

En regardant Marcus

46 – En regardant Marcus

Au musée, Aline a trouvé un tableau qui lui plaît. On dirait le visage d’un homme.
Elle le regarde de si près que s’il était vivant, il sentirait contre sa propre joue son souffle à elle.
Une plaque indique le nom de l’œuvre : « En regardant la pluie. »
Celles d’à côté portent des titres similaires : « En regardant une prairie », « En regardant un cheval au galop » et « En regardant Marcus. »
Toutes représentent des personnes en train de regarder une chose invisible au spectateur. L’auteur essaie-t-il de montrer les expressions faciales particulières à la vue de ces choses, ou veut-il nous faire comprendre, en nous plaçant devant celui qui regarde une prairie, un cheval au galop ou Marcus, qu’il y a en chacun de nous un peu de prairie, de galop et de Marcus ?
Aline cherche une réponse dans ce portrait qu’elle dévisage. Bien des choses s’expliqueraient si elle était un peu la pluie.

L’océan pour la première fois

47 – L’océan pour la première fois

À chaque instant, quelqu’un voit l’océan pour la première fois.
Chacun de ces instants est un battement du cœur d’Ava.
Lorsqu’en un jour, quatre-vingt mille personnes découvrent l’océan, Ava se repose paisiblement.
Lorsqu’ils sont cent soixante mille, elle court à en perdre haleine.
Plus jeune, elle aurait préféré choisir quand courir ou marcher, quand dormir ou veiller.
Maintenant ça n’a plus d’importance.
Est-elle vraiment moins libre ainsi ? Une feuille sur l’eau est-elle moins libre que la rivière qui l’emporte ?
Si c’était le cas et qu’elle avait le choix, cette feuille choisirait-elle la liberté ?
Choisirait-elle une vie sans rivière ?

Des rêves différents

48 – Des rêves différents

Éliot et Clarence marchent.
Quand le terrain est trop accidenté, ils se prennent inconsciemment la main, comme ils le faisaient quand ils étaient enfants. Quand on aime quelqu’un, tant et bien peu changent en vingt ans. Les mêmes pieds sur les mêmes chemins, des idées et des rêves différents.
Ils arrivent au sommet de l’Aiguille de la Sirène. Il y a trop de vent pour parler, mais l’Aiguille chante ses notes aigües. L’air s’engouffre entre ses parois comme dans autant de becs de flûtes, et la roche creuse résonne à l’infini.
Des rêves différents, la même mélodie.

Le bruit des choses

49 – Le bruit des choses

Il pleut depuis minuit. Thomas est au balcon sous un grand parapluie.
Sur le béton mouillé, enroulé dans une couverture dont la partie basse est trempée, il écoute de toutes ses forces.
Le son de l’eau qui tombe ressemble au crépitement d’un feu de bois. Il ne fait plus si froid. Rachelle est debout derrière lui. Elle se souvient à peine de l’époque où elle pouvait vivre les fenêtres fermées. Thomas les préfère ouvertes, en toutes saisons.
Contre sa peau, il a besoin du bruit des choses.

Tâches de soleil

50 – Tâches de soleil

Suzanne, Élise et Miriame sont allongées parmi les restes de leur goûter. Installées au pied d’un arbre, des tâches de soleil les dessinent en pointillé.
Elles se laissent bercer par le bruissement des feuilles, la caresse du vent, et, sensibles à la prévenance de nuages qui prennent soin de contourner le soleil, à celle des heures qui passent à peine ou sur la pointe des pieds, elles s’endorment avec le sentiment d’avoir, aujourd’hui au moins, fait honneur à l’été.