Tout est devenu bleu (et son texte)

Il existe des manteaux de presque toutes les couleurs.

Mercredi dernier, une femme portant un manteau blanc a levé les yeux vers le ciel, et derrière son visage habituellement imperméable, tout est devenu bleu.
A la manière de ces bas-reliefs concaves qui deviennent convexes à force d’être regardés, l’intérieur se mua en extérieur.
La rue, les maisons, les personnes chavirèrent sans un bruit, et sans un geste, ses pensées se retrouvèrent de l’autre coté de la courbe de son front.
Là, se gonflant comme de petits poumons, puis s’élevant comme autant de ballons d’air pur, ses rêves et ses vérités se mélèrent à d’autres rêves, à des vérités plus amples, plus respirables.
Sa démarche se fit plus lente, son expression plus douce, le blanc même de son manteau sembla s’éclaircir de quelques degrés.

Dans la plupart des villes, il y a des personnes qui marchent de rues en rues à longueur de journée.
Quelle que soit la couleur de leurs manteaux, je me suis rendu compte que de nombreuses personnes levaient inconsciemment le visage vers le ciel en passant d’une rue étroite à une rue large.
Je pense que ce réflexe est déclenché par l’agrandissement soudain du ciel, par sa décompression : les toits s’éloignent les uns des autres, la luminosité augmente, l’horizon revient.
L’attention dérive vers le haut, et l’on se retrouve accidentellement en train de regarder le ciel.

C’est peut-être à ce moment-là que tout devient bleu.
Il est possible que l’expansion du ciel causée par le passage d’une rue à une autre ne soit que le prélude à une expansion autrement plus importante.
Il est possible que nous réalisions que le ciel que nous voyons n’est pas le seul ciel du monde*.
Il est possible que nous prenions conscience qu’il ne s’agit au contraire que d’une parcelle infime de ciel ; que les rues, les maisons, et les personnes que cette parcelle recouvre ne sont qu’une infime partie des rues, des maisons et des personnes du monde.
Tout devient bleu parce que tout se renverse, le visage bascule vers le dessus, comme la proue d’un bateau faisant naufrage, mais faisant naufrage par le haut, inondée par le bleu du ciel plutôt que par celui de l’océan ; plongeant le “nous-même” dans le “tout le monde”, l'”ici” dans le “partout”.

*
Le ciel que l’on voit avec nos yeux ne mesure que 41 186 km².
Un peu plus loin, libéré par le miroir relativement rectifiant de notre intelligence, il est 12 443 fois plus grand :

En partant du principe que le ciel se situe à 15 km du sol, hauteur à laquelle se forment et disparaissent la plupart des nuages, que la terre est profonde de 6 371 km et que le volume d’une sphère est égal à 4 Pi multiplié par le rayon de cette sphère élevé au carré, la superficie totale du ciel est de 512 469 110 km².

La portion de ciel accessible à nos yeux peut quant à elle être estimée en calculant l’aire d’une calotte sphérique dont la base serait la section de la sphère du ciel par un plan posé au niveau du sol, et haute de 15 km ; c’est la portion de ciel qu’observerait quelqu’un dont rien n’arrête le regard.

Dans les meilleures conditions, nous ne voyons donc que 0,008 % du ciel.