
126 – La fin de l’errence
On peut lire l’avenir dans les feuilles de thé, les lignes de la main, dans le cristal vivant du ventre des méduses, le vol des oiseaux, la forme des fumées, mais rien n’est plus précis que la surface d’un gâteau.
Un jour d’anniversaire, aux reliefs du glaçage, à la position des bougies, à la façon dont un geste innocent y plonge le couteau, on peut prédire le déroulement d’une année tout entière.
Clarence n’est pas gâteaumancien, mais sous les flammes vacillantes, il pose son regard dans une vallée de sucre, y trouve des allées pavées d’enchantements, un être transparent puis au bout d’un chemin, la fin de l’errence.

127 – Moins comme de l’ambre, plus comme de l’eau
Pour la plupart des humains, toutes les mouettes se ressemblent.
La réciproque est vraie. Carl lui-même, mouette attentive s’il en est, s’est quelques fois trompé, posant sur le visage d’Elise l’ambiance du prénom d’Aline.
Ce n’est qu’à force de comparaisons qu’il parvient aujourd’hui à bien les distinguer.
Le visage d’Elise est moins rond que le visage d’Aline, ses lèvres et ses joues sont moins pleines, son nez plus long, ses pommettes plus saillantes, ses yeux plus écartés, son front plus haut, ses iris moins comme de l’ambre, plus comme de l’eau.

128 – Le noir entre les étoiles
Deux mauvaises herbes poussent sur un balcon abandonné.
L’une est couverte d’épines, l’autre non. Elles poussent l’une contre l’autre. Quand il y a du vent, l’une pique, l’autre est piquée.
La nuit, elles pensent avec envie au noir entre les étoiles. Elles lui sacrifieraient tout ce qu’elles sont, tout ce qu’elles ont de sève et de racines, offriraient leurs âmes végétales en échange d’un peu de son rien, d’un soupçon de son infini.
Dix centimètres de vide leur changerait la vie.

129 – Gouttes de pluies, bandes pointillées
Les bâtiments défilent, la route imprime à l’infini ses bandes pointillées, Eliot conduit.
Le coffre est plein d’outils. Fils à plomb, niveaux à bulle, équerres et rubans se serrent dans des cartons. Il ralentit dans les virages pour ne pas les troubler.
En ce moment, dans sa station, il sculpte de la pluie. Chaque goutte a son pilier qu’il faut faire fin comme un cheveu. Les jours sont longs et fastidieux. Le voyage de retour est une consolation. Les rues sont lisses et régulières, c’est si facile de rouler.

130 – Aster et Capucine
Deux tours du centre-ville s’expliquent de bas en haut. Elles interrogent le piéton, elles répondent à l’oiseau.
La première est la Capucine. Sa section, vaguement ovale, prend son sens en montant.
Étage après étage, ses lignes se rejoignent et construisent un visage.
Si l’on en croit l’histoire, son architecte la fit à l’image d’une femme aimée d’un amour non réciproque. Voulant avoir, malgré tout, une place dans ses pensées, il s’installa dans une maison sous la courbe du front et n’en sortit jamais.
La seconde tour, l’Aster, est de section pentagonale. Ses arêtes, en s’élevant, deviennent les bras d’un logement en étoile de mer.
Sa forme est différente. Son histoire est un peu la même.

131 – À l’heure de Nathan
Nathan court sans lourdeur, sans légèreté. Il est 7 heures du matin. Ses pas sont réguliers.
Dans un monde sans horloge, on pourrait les utiliser pour mesurer le temps. La piste serait un cadran. Depuis ses cimes étoilées, la nuit verrait Nathan comme une pointe d’aiguille. “Je vais être en retard”, se dirait-elle alors, et partirait, trottant elle-même, vers l’hémisphère suivant.

132 – Refuge-garou
Le refuge des Aiglons n’est pas une évidence. Il semble qu’il existe en clignotant.
Tantôt ici, tantôt absent, quiconque veut s’y rendre ne peut compter que sur la chance.
Sa nature vacillante enflamme les esprits, et bien des théories tentent de la comprendre, d’en percer les secrets. Certaines prétendent que le refuge n’apparaît qu’à ceux qui en portent la clé ; d’autres, qu’il faut planter une pierre et un poisson, puis s’armer de patience et attendre qu’il pousse.
La théorie la moins controversée, cependant, est celle du refuge-garou. Selon cette dernière, sous l’influence d’une lune pleine, une sorcière aux cheveux noirs se changerait en maison, et reprendrait le lendemain son apparence humaine.

133 – L’ange d’un vieux manteau
Le manteau de Clarence est fatigué. Il l’a tant protégé. Sur sa peau plutôt que la sienne, combien de gouttes ont dû couler… Il s’est battu pour que le froid reste dehors, le chaud reste dedans ; en l’espace d’une vie c’est un pôle Nord qu’il a coupé, en sauvant un volcan.
Mais tous ses boutons sont tombés, ses poches sont décousues, et le vent passe en lui comme une vague dans un filet. Clarence l’a mis dans une boîte qu’il ne jettera jamais.
Il arpente les rues en quête d’un nouveau manteau, aidé par ses amis, guidé par l’ange de l’ancien.

134 – Le poids de tout ce blanc
Hier il faisait beau, Morgan a mis sa plante sur le rebord d’une fenêtre, posée dans la lumière. Il l’y a oubliée, le jour s’est couché, elle a dormi dehors. Il est huit heures du matin, il vient de la rentrer, il a neigé cette nuit. Ses feuilles sont courbées, il faut bien le porter, le poids de tout ce blanc.

135 – Olympe
André est allongé dans l’herbe, la tête contre le sol, un œil ouvert, un œil fermé. Vu comme ça, le jardin de Clarence est une chaîne de montagnes ; montagnes vertes et plates, courbes ou droites, couronnées de rosée ; montagnes vivantes qui montent et qui descendent, et qui s’échangent cent fois par jour le titre de point culminant, le nom d’Olympe.
Au bon endroit, au bon moment, une fourmi sur un brin d’herbe est le dieu d’un instant.

136 – Une écorce de sel
Deux personnes marchaient. Elles sont parties d’ici jusqu’au bout du monde, on dirait.
Les empreintes qu’elles ont laissées ne datent pas d’aujourd’hui.
Imprécises et fragiles, une écorce de sel semble les protéger. La plage connaît la valeur de ces traits parallèles. Le sable autant que l’eau. La marée les as prises sans les emporter.

137 – Une année de cinq mois et d’une seule saison
Il avait rendez-vous. À l’époque déjà, Thomas ne luttait pas pour être à l’heure. Il devait aller quelque part ou rencontrer quelqu’un. Il était en retard.
Il a tout oublié à l’exception d’un point : Rachelle l’accompagnait. “Dépêche-toi !” lui disait-elle, une main sur son poignet.
Le jour est oublié, mais dans sa mémoire, cette main occupe la place d’une année. Une année de cinq mois et d’une seule saison : l’été.

138 – Du bout des doigts
Chaque bonjour est la fin d’un au-revoir, une aube après la nuit. On ouvre ses volets puis ses fenêtres, on laisse entrer la lumière puis le froid, on inspire les deux, et on salue du bout des doigts tous ceux qui nous sont chers.
“Le matin suffirait”, pense Clarence. Du bout des doigts la truffe d’André, la lumière et le froid, et le lendemain juste après.

139 – L’aile de son océan
En entrant dans notre atmosphère, les petits météores brûlent.
Ils tombent sous forme de poussière, piquent d’étoiles noires l’écume blanche des vagues.
C’est une deuxième fois l’inverse d’un ciel nocturne. La Terre est une coccinelle ; sur l’aile de son océan, chaque cendre, chaque tache vaut une année. Il suffirait de les compter pour connaître son âge. Des millénaires flottent puis se dissolvent dans l’eau salée, où rien ne passe vraiment.

140 – L’hélice et le tournesol
Miriame est au vieux port, un tournesol dans les bras.
Elle a compris pourquoi cet endroit lui plaisait : entre l’hélice des bateaux et ses fleurs préférées, si peu de différences !
Elle est venue pour comparer les coeurs durs et gris aux coeurs noirs et mous, les pétales jaunes et doux aux pétales d’acier, que les moteurs font bourdonner, au printemps les abeilles, et qui s’ouvrent au soleil ou s’ouvrent tout le temps.

141 – Deux nuances de bleu
Ava regarde les étoiles. On dirait que le ciel a disparu, que le jour, en déménageant, a fait ses valises bleues.
Il y a de la couleur pourtant. La nuit vibre d’un bleu discret, et comme facultatif.
Lorsque l’on choisit de croire que la première des couleurs est celle de l’océan, on a l’option de ne voir, dans le noir et le blanc, que deux nuances de bleu.

142 – Alphabet percé
Il y a beaucoup de gens sur Terre, peut-être des milliers.
Carl ne sait pas compter, mais où que se pose son regard éclosent inconnu A, inconnu B…
Une seconde plus tard arrivent inconnu Z, inconnu Ջ et թ, qui tombent sur le monde comme d’un alphabet percé, en lettres sans arrêt nouvelles, en chaînes illimitées, formant les synonymes, innombrables, de mots qui vraiment se compteraient sur les doigts d’une palme.

143 – Légère comme un reflet
Hélène mange des gâteaux. Des sacs entiers.
Pas de festin sans excès. Ses vêtements sont serrés, son âme est en paix.
Dans une heure, dans l’océan, si fort et si profond, elle oscillera de creux en crêtes, de chutes en rebonds, légère comme un ruban d’écume, comme une bulle, comme un reflet.
Elle flotte bien. Elle est assez bien pour l’océan.

144 – Centrifuge
Clarence tourne sur lui-même, comme une toupie.
Désorienté, il tombe dans l’herbe et regarde le monde tanguer.
Des oiseaux passent en courbes irrégulières.
S’il avait été la Terre au lieu d’être Clarence, et qu’il avait tourné si vite, la force centrifuge aurait vaincu sa gravité.
Les oiseaux auraient volé dans l’autre sens, le ventre vers le haut, les pattes, comme des végétaux, dirigées vers le ciel.
Vus des étoiles, où flotteraient les humains, ces ventres, blancs comme neige ou noirs comme volcans, auraient été des paysages.
Ça aurait été rassurant. Ni plus ni moins : deux arbres par paysage, feuillus si pattes palmées, nus autrement.

145 – Jumelles mais pourtant
Annette et Gui sont deux anguilles parallèles. L’une est en pierre, l’autre aussi, jumelles à l’écaille près.
Il y a peu de lumière dans le métro sculpté. D’étroites ouvertures laissent entrer le soleil un rayon à la fois.
Certains matins d’automne, un petit point de jour parcourt le dos de Gui, le surligne d’ouest en est dans toute sa longueur.
Jumelles mais pourtant, l’une est chaude parfois, l’autre froide tout le temps.

146 – Juste une éternité, juste un instant
L’océan gesticule infatigablement.
Morgan au bord de l’eau tourne le dos aux vagues.
Il contemple la ville et le béton l’apaise, inerte apparemment, se détachant d’un ciel dont les nuages se bousculent.
Il faut si peu d’imagination pour les entendre s’entrechoquer. Le mouvement et le bruit sont partout.
Partout sauf en cette ville ; dans un monde changeant, tellement immobile qu’elle semble reculer.
Le temps n’y passe plus, Morgan inspire profondément.
Juste une éternité. Une fenêtre s’ouvre, le charme est rompu. Juste un instant.

147 – Apprendre à marcher
On nage, on rampe, et un jour on marche.
En plaçant la tête en équilibre sur le reste du corps, la bipédie favorise apparemment le développement du cerveau.
Pour une étoile de mer, qui ne dispose d’aucun cerveau, mais de suffisamment de jambes pour mériter largement le nom de bipède, la position verticale favorise peut-être le développement d’autre chose.
Plutôt que le cerveau et l’intelligence, éventuellement la chance ou l’intuition.
Parmi les descendants de ces étoiles de mer qui apprirent à marcher aux côtés d’Ava, il y aurait ainsi des êtres dotés d’une chance ou d’une intuition supérieures, sélectionnés par l’évolution pour ces mêmes qualités, transmises et amplifiées de génération en génération.
La chance deviendrait tangible et quantifiable ; les filles trouveraient de l’or ou les mères trouvent de l’argent. L’intuition deviendrait voyance ; l’avenir des parents serait une fumée noire, celui des enfants une brume à peine opaque.
Les plages seraient pleines de porte-bonheur à cinq branches, d’oracles promeneurs.

148 – Éveil rêvé
Élise est en voiture, les yeux fermés.
La route traverse une forêt. En dessous des paupières, c’est un jeu de lumières et d’ombres.
Les fenêtres sont ouvertes. Des feuilles mortes sont entrées, dehors elles tombent comme de la pluie. Élise les ramasse, les recueille ; ses poches sont plus feuillues que bien des branches ne l’ont été. Quand elle y plonge les mains, ses doigts comprennent la couleur, aveugles hormis du rouge, de l’orange et du jaune.
Éliot ou quelqu’un d’autre conduit. Elle s’endort, elle rêve déjà.
Elle rêve qu’elle est en voiture, en forêt, que c’est l’automne et qu’elle dort. À cet éveil rêvé, les lutins du sommeil n’ont rien trouvé à ajouter.

149 – Juste, juste ici
Séparées les unes des autres par des siècles de vide, de nous par des âges entiers, des planètes, des étoiles et des galaxies vivent dans notre ventre.
On peut les sentir, les écouter ; elles donnent au souffle une sorte de profondeur, nous noient dès qu’on les touche dans un vertige familier.
Les mains posées de part et d’autre de son nombril, à dix centimètres l’une de l’autre, à dix années-lumière, Éliot se dissout dans l’espace, s’égare, s’illimite.
À force de s’éloigner, il se retrouve juste, juste ici.

150 – Flocons binaires
Au bord des routes, au fond des nuits, passent des étoiles jumelles ; naines jaunes ou géantes bleues, selon la couleur des phares.
Flocons binaires, elles filent en neige horizontale, aveuglent loups et biches, exhument des fossés des toiles de lumière qui croissent, tournent et s’évanouissent.
Chaussettes mouillées, frontale éteinte, Rachelle essaie de les compter.
En quelques heures, trois cents déjà, voitures sont passées.