Un jour, le maire d’Onalt leva les yeux vers la Tour Sèche, une vieille tour de briques sèches qui vieillissait en centre-ville.
Il décida qu’elle était ennuyeuse et qu’il fallait la mettre en valeur. Un appel concernant sa restauration fut lancé à tous les citoyens de la ville. Le projet le plus intéressant serait doté de moyens conséquents, et donnerait à son auteur la chance “d’ajouter sa pierre, littéralement, à l’édifice d’Onalt”.
Félix envoya une proposition ambitieuse : il souhaitait faire de l’escalier de la Tour Sèche “l’escalier le plus rapide au monde”.
Dans sa note d’intention, il expliquait que sa connaissance approfondie des naricaèdres – ces volumes géométriques de 18 faces, de 13 arêtes et de 7 sommets – lui permettrait de repenser en profondeur la forme des marches de l’escalier, de l’optimiser pour faciliter l’ascension de la tour.
Le projet de Félix plut beaucoup au maire, que des jambes particulièrement courtes privaient depuis toujours du plaisir de gravir un escalier (il pouvait bien sûr gravir un escalier, mais sans plaisir). La perspective d’un escalier rapide l’enchantait. “Aussi désagréable que les autres escaliers, mais moins longtemps”, pensait-il en regardant ses petits pieds.
Le projet de Félix fut mis à l’essai. Il inventa une forme de marche nouvelle, dite “marche à section naricaedrique”. Étant mieux adaptée au corps humain que les autres marches, elle obtint des résultats très prometteurs lors des tests préliminaires. La proposition de “l’escalier le plus rapide au monde” fut retenue pour de bon. Félix se mit au travail.
Les calculs nécessaires à la fabrication de chacune des marches de l’escalier étaient d’une grande complexité.
En effet, contrairement aux marches des escaliers normaux qui se répètent à l’identique, chacune des marches d’un escalier naricaèdrique est unique.
Elle est conçue pour s’adapter exactement au niveau de fatigue de la personne qui pose le pied dessus. Par exemple, les marches les plus proches du sommet d’un édifice sont un peu moins hautes, un peu plus douces et plus faciles que les autres.
Après des mois de recherches épuisantes, les plans d’un escalier naricaèdrique de 341 marches furent remis à l’architecte de la tour d’Onalt.
Les travaux durèrent une année entière.
***
Les premiers visiteurs de la Tour d’Onalt abordèrent son nouvel escalier avec méfiance, car on disait de lui qu’il était inutilement compliqué (ses formes étaient inhabituelles) et qu’il sentait bizarre (il était construit en béton d’alberole).
On ne voyait pas l’intérêt de cet escalier. On le trouvait même énervant. Des gens disaient : “c’est vraiment n’importe quoi, si je veux arriver en haut plus tôt, je monte plus vite et puis c’est tout”, ou “de toute façon il n’y en a plus que pour la vitesse. Que fait-on du droit à la lenteur ? Et si je préfère prendre mon temps ?”.
Cependant, arrivés au sommet de la Tour, ces gens étaient obligés de reconnaître que l’escalier était exceptionnel.
L’ascension n’était pas seulement rapide. Elle était facile et agréable. Et pas seulement agréable, mais d’un agréable nouveau, qui procurait un nouveau genre de plaisir. Car en donnant l’impression d’être plus fort, plus endurant, plus jeune ou plus léger, l’escalier donnait un peu l’impression d’être quelqu’un d’autre.
Une semaine seulement après sa réouverture, la tour d’Onalt était devenue la grande attraction de la région.
Félix était invité partout. On voulait comprendre le principe de son escalier révolutionnaire. On ne parlait plus que de naricaèdres.
À la demande générale, une grande conférence fut organisée. Félix aurait l’opportunité d’y présenter ses recherches. On y attendait des onaltois ordinaires, mais aussi des scientifiques de renom.
La conférence se passa mal…
Dès les premières minutes de son exposé, des physiciens prirent la parole pour lui signaler de graves erreurs de calcul. Il apparut plus tard que pas une des formules de Félix n’était correcte.
Tout le monde fut déçu. On attendait plus du jeune chercheur qui avait révolutionné les escaliers.
On l’écoutait parler en lisant sur son tableau des choses comme “121 + 5468 = 1215468”, et on ne comprenait pas.
Félix se permettait de répondre aux critiques en prenant les détours les plus inattendus. On en venait à douter de sa bonne foi, à se demander si tout cela n’était pas une mauvaise blague.
Puis dans la salle, quelqu’un cria : “Farfelu !”, sans qu’on sache très bien si le mot s’adressait à Félix ou à son travail.
À ce cri, Félix eu le malheur de répondre que les choses farfelues n’étaient pas moins réelles que les autres. “La nature elle-même regorge de choses farfelues. Comme cet arbre qui, pour se protéger des castors, est fait d’un bois qui s’enflamme spontanément au contact de l’eau”, expliqua-t-il notamment.
Cette réponse déplut beaucoup. L’audience pensa qu’on se moquait d’elle pour de bon. Il y eu d’autres cris, puis on quitta l’amphithéâtre.
Félix eut aimé que cette conférence marque la fin de sa notoriété.
Malheureusement pour lui et à la stupéfaction grandissante de la communauté scientifique, l’escalier fonctionnait toujours, et presque de mieux en mieux !
Des équipes de physiciens, d’ingénieurs et d’architectes l’étudiaient jour et nuit pour en percer les secrets.
Il y avait alors à Mygnes un vieux Mathématicien qui s’appelait Antoine Elle. Il avait passé les 30 dernières années de sa carrière à “perfectionner l’addition” (selon ses propres termes).
En analysant les rapports de proportions des marches de l’escalier naricaedrique, Antoine formula une suite de nombres – la suite d’Elle – dont il se servit pour résoudre l’une des grandes énigmes mathématiques de l’époque : l’équation 3x = bleu.
Lors des prises de paroles qui suivirent sa découverte, Antoine répéta mille fois que Félix était l’esprit le plus novateur de son temps, et qu’il vouait à son travail une passion presque religieuse. Quand un journaliste lui demandait, un sourire au coin des lèvres, s’il ne trouvait pas le travail de Félix un peu “farfelu”, Antoine répondait : “Farfelu ? Certainement ! Mais de la meilleure sorte de farfelu !”
L’agacement que l’on ressentait pour Félix (notamment à cause de la remarque sur le bois anti-castors, qui était pourtant l’un des points les plus raisonnables de son exposé) se mua en admiration, puis, soudainement, en adoration.
De lieu touristique, la tour devint lieu de culte et de pèlerinage.
Un peu malgré lui, Félix devint le prophète d’une nouvelle religion : le Félisme.
Dans un transe mystique, le grand prêtre du Félisme (José) déclara que l’escalier naricaèdrique était une arche divine. Il expliqua que cet escalier, pour l’instant retenu par les murs de la Tour Sèche, était en réalité tendu vers l’une des étoiles de la constellation de la grue, l’étoile Narifel. Il ajouta que la mission des adeptes du Félisme était d’extraire l’escalier de sa prison de brique, de ses racines de béton, pour lui permettre de rejoindre son étoile. Une fois libéré, il s’envolerait en emmenant les plus dévoué de ses serviteurs à la surface de Narifel, où ces derniers graviraient, pour l’éternité, les marches d’un escalier naricaèdrique infini – ce qui pour eux semblait être une chose désirable.
Une nuit, les pratiquant du Félisme d’Onalt et d’ailleurs se rassemblèrent au pied de la Tour Sèche.
340 d’entre eux furent vêtus de robes blanches, coiffés de chapeaux étoilés et conduits sur chacune des 340 premières marches de l’escalier naricaèdrique. Félix fut placé sur la dernière, enveloppé dans une couverture dorée.
Les autres s’habillèrent de robes noires, s’armèrent de pioches et s’attaquèrent à la base de la tour.
Elle s’effondra quelques heures plus tard.
Au lieu de s’envoler vers Narifel, son escalier s’effondra également.
La couverture dorée fut déterrée des décombres, mais on ne retrouva jamais le corps de Félix, et beaucoup pensent encore à lui en levant les yeux vers les étoiles.