
101 – Empreinte d’éponge
Thomas est assis au bureau du vice-concierge. Son éponge préférée a disparu.
Des empreintes mouillées ont été vues aux quatre coins de la tour Do. « S’agit-il des siennes ? » Demande-t-on en lui montrant une centaine de photos. Thomas les examine attentivement. Il y voit des traces carrées, réfléchissantes comme un miroir par endroits perforé. « La forme correspond. La retrouverez-vous ? » « J’ai posté une personne à chaque robinet. Ce n’est qu’une question de temps. »

102 – Étoile préliminaire
Quand on regarde bien, Victor se voit depuis l’espace.
Le plus souvent couché au sommet de sa tour, les pensées dans l’air chaud d’un courant ascendant, un corps à quatre branches, bras et jambes écartés, il n’est pas loin d’être scintillant.
Ceux qui travaillent tard font parfois le voyage jusqu’au dernier étage : quand on éteint toutes les lumières, Victor se voit par le plafond vitré, se détachant du ciel nocturne comme une étoile préliminaire.

103 – Comme ça
Aline rentre aujourd’hui. Elle regarde la piste en attendant son vol, et parle distraitement avec un inconnu.
« Vous savez, lui dit-elle, j’ignorais que les avions décollaient comme ça. »
« Comment ? » Demande l’inconnu.
« Comme ça » lui répond-elle, en faisant d’une main toute fine un geste de bas en haut.

104 – Logements aquatiques
Dans ses rêveries océaniques, Ava remplit les grottes inhabitées.
Dans les plus larges d’entre elles, elle loge sans peine des familles de baleines.
Elle installe dans les plus profondes des bobines d’anguilles, qui peuvent s’y dérouler, la tête bien droite, le corps enfin debout.
Pour éviter de faire à leur impénétrable coquille l’offense d’une redondance, Ava place des escargots dans les plus fragiles d’entre elles.
Dans celles qui en revanche sont fortifiées comme des châteaux, elle met des méduses et les regarde, ni reines, ni rois, régner sur ce monde fluide et transparent.

105 – Pavé de calcédoine
Les techniciens de la mairie étudient les plans du Logis Lazuli, lisent les notes qui les accompagnent.
« Regarde, dit l’un d’eux à son voisin, “pour donner au locataire la faculté de contempler le monde avec étonnement”, cette pièce aux immenses fenêtres est faite en chrysopale. -Ici j’ai un couloir pavé de calcédoine. Il dessert la plupart des pièces du bâtiment. Il tourne dans tous les sens, il monte et il descend. On doit une fois sur deux ouvrir la mauvaise porte. Heureusement, “la calcédoine favorise les accidents heureux”. »

106 – Loutre de piscine
À la piscine ce matin, il y avait une peluche de loutre. Elle flottait sur le dos, comme une vraie, au milieu du bassin.
Personne pourtant n’était à l’eau, les portes étaient fermées.
Morgan est allé la chercher.
En partie recouvert par son pelage mouillé, elle avait à la taille une sorte de bandeau. « Je ne suis pas l’automne » pouvait-on lire dessus.
Morgan ne l’a pas lu. Il a lavé la loutre, l’a mise à la séchante, l’a brossée doucement puis l’a remise à l’eau ; les portes étaient fermées.

107 – Deux ou trois personnes
La ville est une péninsule. Le soleil au-dessus d’elle touche deux horizons : on peut le voir se lever depuis la Plage Vague, le soir il disparaît derrière la Plage du Couchant.
Au sud de cette dernière sur un piton rocheux se tient un grand phare bleu.
Deux ou trois personnes y sont adossées, Clarence, Suzanne et André.
Ils regardent le soleil se coucher.
Le ciel vire du bleu au noir, le phare du bleu au bleu foncé.

108 Un rendez-vous
Élise a rendez-vous. Elle quitte le Café Vague.
Bien qu’il ne l’ait jamais vue, Nathan la reconnaît immédiatement.
Miriame a le don de décrire les gens. « Elle est une noyade, et pourtant quand elle nous regarde c’est nous qui sommes sauvés » lui a-t-elle dit plus tôt.

109 – Choisir la tempête
« Après la pluie, le beau temps » disent les mouettes qui marchent. Elles disent « après » parce qu’elles marchent lentement. Quand on est lent, la météo est une question de temps.
« À côté de la pluie, le beau temps » disent les mouettes qui volent. La météo pour elles est une question d’espace : elles se déplacent si vite qu’en trois battements d’ailes, elles passent de nuages en éclaircies.
Carl pourrait voler dans un bleu permanent, éviter sans efforts orages et tempêtes. Il y plonge pourtant. Malmené par le vent, ses plumes s’arrachent ; son corps s’inonde et s’alourdit, le blanc de son ventre devient gris.
C’est une question d’espace, c’est une question de choix. En cela comme en tant d’autres choses, Carl est humain.

110 – Prière
Éliot prie parfois.
Il prie le ciel, la terre et les étoiles ; le sable et les courants d’air ; le sillon des avions, celui des escargots ; la courbe des fougères… Il prie l’invisible de ce qu’il voit. Il pense qu’entre les particules d’une chaise et celles d’un abricot, le vide est de la même espèce, relève d’un même absolu.
Il prie cet absolu pour que le monde se desserre, pour que le noir, un jour de plus, raye l’orange des tigres.

111 – Nautique après nautique
On connaît peu de choses à propos de ce monde. Ses règles bien souvent nous échappent. Qui peut dire pourquoi, dans le vide, une boîte remplie de tourterelles tombe à la même vitesse qu’une boîte vide ? Puisque les papillons de nuit volent vers la lumière, qui peut dire pourquoi les papillons de jour ne volent pas vers l’ombre, ou pourquoi les oreilles sont inaudibles puisque les yeux se voient ? Qui peut dire pourquoi le nuage de gauche est toujours plus gros que le nuage de droite ?
À force d’y penser, ces questions s’accumulent. Elles inondent l’esprit d’une cacophonie d’intonations montantes.
Souvent Clarence y perd pied. Dans ces moments critiques, il fait un tour de bateau et se remet l’esprit, nautique après nautique, à flot.

112 – La cinquième chambre
Victor habite seul dans un immense appartement, tout en haut de la tour Do.
La plupart de ses chambres sont inutilisées. La première est la sienne, la deuxième celle de son bureau. La troisième et la quatrième sont vides, mais quelque chose vit dans la cinquième. À chaque fois qu’il y entre, les meubles y sont agencés différemment, formant des piles aux profils vaguement humains. Parfois c’est un manteau rempli de cintres, debout sur un nuage de chemises claires et froissées, parfois c’est un bipède à tête de chaise, à corps de commode, aux bras de veste et de feuilles roulées.
De temps en temps, Victor va lire dans cette chambre. Il s’assoit devant la pile du moment et lit à haute voix.
Le lendemain de ces jours-là, il y a dans la tour Do moins de portes inexplicablement fermées, moins d’objets disparus, moins de pièces déplacées.

113 – Ondes de confort
Le soleil est levé. Éliot amène ses amis de la porte du Café Vague aux barrières d’un terrain vague. La parcelle est à lui. Le conseil a choisi, la ville a décidé qu’ici s’érigerait le Logis Lazuli.
Éliot peut le voir de ses yeux éveillés, Suzanne le devine. Clarence et Miriame ne voient que ronces et mauvaises herbes, esquisses d’arbres et buissons naissants. Ils le ressentent pourtant : de cet endroit émane une sensation de retour ; l’impression, après un long voyage, d’être rentré chez soi.
« C’est étrange, dit Miriame, il n’y a rien pour le moment, mais c’est comme si j’étais à la maison. »
Éliot lui répond : « Le Logis Lazuli aura des fondations d’abalone, un minéral dont les vertues, à l’instar des tachyons, sont plus rapides que la lumière. Ce que tu sens, ce sont des ondes de confort qui remontent le temps. »

114 – Avec la vitesse
Aline voyage beaucoup en ce moment. Elle prend l’avion, le bus, le train. Elle avait oublié que le monde était beau. Avec la vitesse, même les choses laides le sont. La plus polluée des villes devient un ruban gris qui semble respirer. La plus stérile des plaines devient un arc-en-ciel terrestre, un arc-en-sol d’ocre, de vert et de bleu.
La distance a le même effet. Le recul, parfois, c’est le mouvement.

115 – Additionner les vertiges
Nathan connaît plusieurs sortes de plongeons. S’il le voulait, il pourrait transformer son corps en un tourbillon de vrilles et de périlleux. Il le veut rarement. Il se carpe parfois, mais juste en passant.
Il préfère se concentrer sur les sensations que procurent le vide, l’apesanteur et la chute.
Le jour il saute dix ou vingt fois, il organise ses souvenirs la nuit, met bout à bout dix ou vingt vertiges et s’endort emporté par un plongeon sans fin.

116 – Mise à l’eau
Une statue de marbre blanc marque l’entrée de la station Sardiline. Elle représente une sirène tenant une sorte de dauphin.
En lisant son socle gravé, on comprend que la sirène immerge progressivement la créature dans l’océan, qu’elle fait partie d’un monde où les poissons, comme les oiseaux, naissent dans des oeufs opaques ou transparents, grandissent dans des nids de branches ou de coquillages, puis déploient les ailes ou les nageoires et passent de part et d’autre de l’horizon, opèrent leur mise en ciel, leur mise à l’eau.

117 – À la faveur du hasard
Clarence a rêvé qu’il habitait sur le plateau d’un jeu de société.
Jeton parmi tant d’autres, il devait faire le tour de sa planète pliante, dépendant pour se déplacer du résultat d’un jet de dé.
Il était gagnant à la faveur du hasard, perdant sinon, et selon plein de doutes ou de confiance.

118 – Losange
Il revient de temps en temps. En dessinant une fenêtre, on le trouve parfois debout, les pieds dans le paysage. Il se détache des autres traits, courbe le sommet des carrés, ouvre des voies pour respirer dans l’aire des rectangles. D’une caresse ou d’un regard, il donne du sens aux formes abstraites, aux formes répétitives il donne de l’espoir.
Il revient comme un losange aux pointes arrondies, avec une couronne de « l », des yeux de « o », le « s » et l’ « ange » de trop bien au chaud sous son pelage pointillé.
Lorsqu’Élise et Miriame le dessinent de face et se dévoilent à lui, elles l’entendent prononcer cette vérité d’outre-nappe : « point n’est besoin de vivre pour exister. »

119 – Premier flocon
Les températures descendent en ce moment.
Certains matins, les flaques les plus sensibles vont même jusqu’à geler.
Rachelle sort en vitesse, couverte de la tête aux pieds. Chaque année, elle veut être la première à photographier le froid.
Ses clichés montreront un homme emmitouflé dans ce qui fut un champs de coton entier ; une parole à cheval sur un souffle tout chaud, incarnée un instant en brume dense, puis diluée dans le silence et l’air ambiant ; le visage surpris d’un flocon ordinaire, réalisant qu’il touchera le sol avant n’importe lequel de ses milliards de congénères ; une vague qui tremble un peu.

120 – La lampe de Clarence
André dort, mais c’est Clarence qui rêve. Il feuillette sans les voir les pages de son dossier, les tourne inconsciemment au rythme du souffle d’André.
Il est perdu entre les mots de sa question habituelle.
Hier matin dans la tour Do, quelque chose est arrivé à la lampe de son bureau. Elle ne s’allumait plus. L’ampoule en avait été remplacée par une éponge en forme d’ampoule, vissée comme une vraie sous son ciel d’abat-jour. Il a eu l’impression, en la pressant pour l’enlever, qu’elle perdait un peu de lumière.

121 – L’envol des jours
L’un des boutons du sac de Suzanne se découd sans raison. Un pan de tissu tombe, une poche se déverse dans un souffle de vent.
Écrit sur des fragments de feuilles, sur des bouts de papier, le journal de Suzanne s’envole.
Elle regarde les dates se mélanger, les paragraphes se désunir, ses mois se transformer en une succession d’instants, de souvenirs dépareillés.
Sa vie s’échappe et tourbillonne. Elle n’essaie pas de la retenir. Elle sait qu’un jour tout s’éparpille.

122 – Aussi bien qu’un secret
Rachelle est sans secrets. Elle aimerait se poser près de l’oreille d’un confident et dire à voix basse des choses qui à voix haute bouleverseraient le monde. Lui confier par exemple que notre terre est creuse, qu’une autre terre tourne en son sein, identique en tous points mais en avance d’un jour, faisant de celui qui la trouve le plus sûr des devins ; ou bien que l’eau se change en miel lorsqu’on la fait vibrer sur la fréquence d’une aile d’abeille.
Elle est sans secrets, mais aujourd’hui, juste pour voir, elle se penche sur la joue de Thomas, murmure des nombres au hasard, parle du temps qu’il fait, décrit le goût des pommes avec ses mots à elle.
C’est tout aussi agréable. Le plaisir de la confidence, apparemment, n’est pas dans le secret.

123 – Craquelure d’avion, sillon de passant
Chaque jour, la ville est survolée par de nombreux avions.
Ils passent les uns après les autres, se suivent le long de routes qui n’existent que sur papier. On en compte rarement plus de deux par instant de ciel donné.
Mais en additionnant ces passages discrets, en les superposant comme dans un livre aux pages transparentes, leurs traces feraient un ciel plein de craquelures.
Des kilomètres plus bas, la trace des gens qui marchent ferait un ruban de mousseline.

124 – L’eau ride les sirènes
Le métro sculpté est en lui-même un monde sous-marin.
Ses allées débordent de monstres aquatiques, de statues d’animaux qui nagent et qui respirent son océan de pierre.
Fidèle reflet de son vivant cousin, cet océan est fait de vagues et de houle endormies, d’abysses sur pilotis et de courants secrets.
Paradoxalement, le premier ennemi de ces montagnes de roches taillées, de cet immense hommage à l’eau, n’est ni la gravité, ni le temps, mais l’eau elle-même. Elle s’infiltre et ruisselle, creuse d’étranges rivières à la surface des flots, d’inquiétantes fissures qui rident les sirènes.
Suzanne est équipée. L’un de ses kits d’entretien est une valise de mortier. Véritable baume de pierre, il comble les fissures et bloque les rivières.
Naturellement, cette valise a la forme d’un poisson. Qui mieux qu’un poisson pour soigner l’eau ?

125 – Méduse assise
Aline ramasse une pierre qui lui rappelle quelqu’un. Elle l’amène chez elle et la pose au centre d’une nébuleuse d’objets trouvés, de trésors impromptus.
Sur le plateau d’un tabouret, un haricot s’éveille à la présence d’une inconnue. La nouvelle arrivante lui ressemble beaucoup. C’est son image dans un miroir, mais plus grosse et debout, infiniment plus dense.
Contre ce lui d’un autre règne, il se sent comme une méduse assise au pied d’un arbre.